18939631_w434_h_q80Conformément à tout ce qu'on peut en lire, Waltz with Bashir est un très beau film, au concept intrigant et convaincant, et rempli d'une émotion prenante. Sur le papier, on peut douter du bien-fondé du projet : réaliser un documentaire sur la guerre du Liban entièrement en film d'animation, ça peut sembler un peu décalé. Mais le fait est que cette idée ajoute une distance bienvenue au sujet, et de plus permet à Folman d'inventer une mise en scène vaste et variée.

Sur la forme, c'est donc une alternance entre des interviews de témoins des faits (dessinés classiquement sur fond neutre, comme dans les docus classiques, ou pris dans des conversations avec le narrateur) et des flashs-back sur les combats, avec même ça et là des hallucinations intérieures des personnages, magnifiquement oniriques. Folman décide de varier ses techniques de dessin en fonction des épisodes : ce qui est au présent est très "BD", en ligne clair18937458_w434_h_q80e, avec des contours noirs très précis ; les souvenirs sont faits dans des contours beaucoup plus "lâches", dans des couleurs sépia du meilleur effet, avec un souci de réalisme beaucoup moins présent. Il y a parfois aussi des images 3D, ou des procédés artisanaux pour augmenter telle ou telle émotion. Très bonne idée, qui donne à la plus grande partie du film un aspect "passé" qui tranche avec la violence de ce qui est montré. Folman se permet même parfois un certain humour macabre, dans les boulettes commises par les militaires inexpérimentés par exemple. La mise en scène elle-même, très mobile, acquiert une belle ampleur par l'utilisation de travellings circulaires ou latéraux qui prennent tout leur temps pour montrer les choses, pour arriver à l'émotion visée, et Folman manipule les rythmes avec une grande puissance.

18939632_w434_h_q80Sous cet habillage superbement coloré, le film joue parfaitement son rôle de documentaire, et permet de réviser cette Histoire un peu oubliée : les scènes finales qui montrent le massacre de Sabra et Chatila, malgré le dessin, sont très réalistes, avec en plus le talent de ne pas nous indiquer où pleurer et où se révolter : on montre, on repense par le dessin une sorte d'esthétique de la mort (on pense souvent à Apocalypse Now), dans une sobriété qui fait honneur au cinéaste.

C'est un peu une des réserves que je ferais au film, et qui l'empêche d'être le chef-d'oeuvre qu'il aurait pu être : Waltz with Bashir a tendance à jouer sur le seul registre de l'émotion, 18939625_w434_h_q80sans apporter de réflexion ou de discours sur les faits. On éprouve beaucoup de choses, mais sans en tirer une quelconque impression. Le genre documentaire ne sert pas seulement à retracer : il sert aussi à réfléchir,  à interroger. Ici, Folman manque un poil d'intelligence autre que formelle. Quelle horreur, la guerre, on est d'accord, mais on pouvait attendre un peu plus que ça. D'autre part, la technique de mouvement est parfois un peu maladroite : autant je déteste les films hyper-réalistes à la Indestructibles, autant j'ai eu du mal avec ces visages figés et peu sympathiques (à l'exception du héros lui-même, auquel Folman accorde toute son attention). Bon, c'est vraiment pour chercher la petite bête : il faut voir Waltz with Bashir, rien que par devoir de mémoire, et aussi parce que c'est splendidement fait.   (Gols 05/07/08)


valse_avec_bachir_3

Si Folman en effet ne propose pas une réflexion véritable sur les faits, c'est peut-être aussi par ce que son véritable propos est avant tout la mémoire, une mémoire sélective, une mémoire qui gomme, une mémoire qui s'adapte à la bonne - et la mauvaise - conscience de chacun. De ce point de vue là, le film est une réussite totale puisqu'il permet à la fois, par l'intermédiaire du personnage principal, de retracer tout un processus de "reconstitution" de la mémoire - de faire en quelque sorte un "travail de mémoire" - et, par l'intermédiaire des faits, (les dernières images dessinées qui laissent la place et s'effacent au profit d'images "réelles") de permettre aux spectateurs de ne point oublier les événements historiques - de faire en quelque sorte "acte de mémoire". Folam confronte son personnage principal à ses souvenirs pour qu'il réalise que la bonne conscience qui l'habite n'a pu se faire qu'en gommant de son esprit tout un pan de son passé. Si le travail qu'il effectue sur sa mémoire l'amène à un constat douloureux - sa participation indirecte à ce massacre monstrueux -, il y gagne aussi en humanité : prendre conscience de ses propres actes, de sa responsabilité en quelque sorte, dans un événement - qui plus est tragique -, c'est là un travail que chacun se devrait d'effectuer pour être en règle avec soi-même; c'est également une belle leçon humaniste dans une époque où l'on a tendance à effacer à vitesse grand V de son esprit les événements "historiques" - et terribles - non seulement du passé mais également d'un passé récent, contemporain. Un travail intelligemment amené par le "prisme de l'animation", comme le dit Folman - capable ainsi d'accentuer quand il le souhaite les "lignes de force" -, qui permet de "raviver" non seulement la mémoire de son héros mais aussi celle du spectateur, les dernières images se gravant définitivement (pour peu qu'il ne soit déjà lobotomisé) dans sa propre mémoire. Un travail de pur cinéaste dans cette volonté de faire prendre conscience de la réalité des choses et, du même coup, une oeuvre cinématographique essentielle - s'il fallait encore démontrer aujourd'hui le rôle que peut avoir le cinéma. Du grand art.   (Shang 22/03/09)

Valse_avec_Bachir_plage_jaune