vlcsnap_824352Sur les conseils toujours pointus de notre cher Patience, petit tour vers le cinéma épuré de Costa. Les liens entre le cinéaste portugais et les Straub sont évidents, et il assume cette fois-ci complètement la référence en filmant le couple infernal au travail, en l'occurence sur la période de montage de Sicilia !, très bel opus straubien par ailleurs. La difficulté étant bien sûr d'être à la hauteur de l'exigence incroyable du cinéma des Straub, ce qui n'est pas chose facile.

Costa choisit sûrement la seule option possible, qui convient aussi bien aux Straub qu'à son propre cinéma (remember le radical Dans la Chambre de Vanda) : poser discrètement sa caméra dans un coin et laisser discrètement filmer. La majeure partie de Où gît votre Sourire enfoui ? est donc constitué de ce plan fixe qui englobe la salle de montage et la porte donnant sur un couloir. Dans ce décor, deux êtres : Huillet, souvent silencieuse et immobile, qui scrute son petit écran et découpe de la pelloche ; et Straub, l'inverse, ours qui fait les 100 pas en tirant sur son cigare vlcsnap_858588et en monologuant inlassablement sur les théories du cinéma. L'immense patience de Costa finit à la longue par payer : on voit se dessiner par ce plan simple toute une histoire des relations de travail et d'amour entre Straub et Huillet, relations faites d'admiration totale mais aussi très souvent de prises de bec, d'énervements de vieux couple, de dissensions artistiques... Huillet veut du silence, de la concentration, et Straub a besoin de parler, de théoriser, de commenter : les deux ensemble, ça donne d'incessantes disputes minuscules. Il faut dire que les deux sont assez entiers, chacun dans leur rôle : Huillet en esthète pointilleuse (qui corrige sans ménagement le moindre écart de langage de son compagnon), Straub en titilleur soulant (au moment où sa femme demande du silence, il sifflote et interroge gaiement : "C'est dans quel film de Mizoguchi, ça ?")

vlcsnap_833036Mais Costa ne se contente pas de ce plan fixe et lointain, souvent d'ailleurs plongé dans l'obscurité. Le film est magnifique quand il vient filmer frontalement Sicilia ! en train de se fabriquer sur l'écran de contrôle. On assiste à d'incessants retours en arrière dans la bobine, pour chercher avec Huillet la micro-seconde où doit avoir lieu la coupe (commentée toujours par la voix de Straub). Il scrute avec précision ce travail d'artisan et d'esthète, inventant d'ailleurs un montage inédit du film, abstrait, répétitif, étrangement beau (on pense aux remontages éclatés de Godard). Il nous fait en tout cas ressentir l'immense précision esthétique du travail des Straub, la morale qu'ils mettent dans chaque coupe et dans chaque plan. On en profite aussi pour apprendre des tas de choses sur les différentes phases de tournage (travail avec les acteurs, sur le texte de Vittorini, sur les références artistiques, etc.), ce qui est toujours captivant à suivre.

vlcsnap_876016Et puis, il y a quelques plans d'hommages qui montrent tout l'amour de Costa pour le cinéma du couple : un profil de Straub avec son cigare qui évoque Hitchcock, une entrevue avec des étudiants dans un cinéma, un retour sur la rencontre entre Straub et Huillet... Costa arrive à capter des séquences qui dépassent complètement le pur "compte-rendu" d'un travail de montage, et à parler aussi de cet attachement touchant qui existe entre les deux artistes (très beau plan final où les deux attendent la fin de la projection de leur film en salle, chacun regardant dans le petit hublot de la porte). Un très beau portrait d'esthètes au travail et d'amoureux exigents.

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