18996443_w434_h_q80Voilà le genre de film qui vous redonne confiance dans la puissance de la mise en scène. C'est rare de croiser des films comme Hunger : ils sont faits par ces derniers mohicans qui croient encore que le cinéma est un art, et qu'on peut raconter quelque chose en utilisant son regard. Dumont, Haneke, Rosales, Costa sont les grands frères de Steve McQueen, et si ça nous fait une famille pas très rigolote, ça nous fait aussi du grand grand film.

Hunger est construit d'une façon prodigieuse, très simple finalement. 3 blocs, esthétiquement très différentes les uns des autres bien que racontant en gros la même histoire, celle de prisonniers dissidents et terroristes en Irlande qui revendiquent une reconnaissance politique de leurs actes. 1er bloc (presque la moitié du film, à vue de nez) : on suit en parallèle les tortures dont ils sont victimes, dans une sorte de thématique pasolinienne de la Merde (comme dans Salo), et les agissements d'un gardien zélé. C'est la partie la plus dynamique, les scènes horribles s'enchaînent, la caméra virevolte pour coller au plus près de la violence insoutenable subie par ces hommes, on s'accroche à son fauteuil. 2ème bloc, qui va à l'encontre du style mis en place : un 18937738_w434_h_q80plan-séquence hallucinant, qui cadre un des leaders du mouvement face à un prêtre. Ca discute politique, morale, responsabilité, échec des combats, en un infini plan fixe. On croyait avoir atteint un certain seuil de violence avec la première partie, où les coups pleuvaient ; on la dépasse allègrement par la radicalité totale de ce "simple" plan. C'est ça que je veux dire quand je parle de la puissance de la mise en scène : avec cette scène, McQueen prouve que c'est son regard de cinéaste qui crée l'horreur, et que souvent l'épure est dix fois plus impressionnante que la rapidité et le plein. 3ème bloc : le prisonnier entame une grève de la faim, le film ralentit jusqu'à l'immobilité complète, et se poétise presque en contemplant ce corps qui dépérit (une poésie à la Maldoror, une poésie sombre et morbide, mais tout de même fascinante à regarder, et belle à force de scruter cette peau qui se troue, ces yeux qui se voilent).

18999189_w434_h_q80Voilà. Pour raconter tout ça, McQueen utilise une mise en scène très voyante, très visuelle. Toute la première partie est une surenchère d'effets. Mais pour une fois, j'applaudis à deux mains : chaque idée (et il y en a 2356) témoigne de ce passé de plasticien du cinéaste, chaque tentative tente de s'approcher au plus près des réelles sensations de ces prisonniers. A l'exemple de ce sublime travelling circulaire quand le nouveau venu découvre sa cellule : la caméra longe lentement les murs nus recouverts de merde, et l'écran est envahi d'images abstraites, de tableaux à la Pollock, comme pour mieux montrer le bouleversement de l'univers intérieur du personnage. Le mouvement se clôt sur un autre visage, hirsute, balafré, retour à la réalité ; par un seul plan, McQueen nous fait pénétrer intimement dans cet univers clos et horrible, et le fait en forçant notre regard à la lenteur. Toutes les idées, toutes, sont à la hauteur de ce plan : un gardien qui fume une clope dehors, en flou alors que la mise au point est sur les flocons de neige au premier plan, et c'est tout un caractère qu'on découvre 18996442_w434_h_q80en un seul plan ; une manière de décadrer les personnages, et c'est la thématique de l'enfermement qui explose. Certains plans, purement spectaculaires, forcent l'admiration, comme cette longue image fixe sur un homme assassiné sur les genoux de sa mère figée, comme ces plans furtifs lors des scènes de baston, où un prisonnier emmené à la torture entrevoit les pieds de celui qui l'a précédé (implacable). Quant au fameux plan-séquence central, il est juste ponctué (après bien 10 minutes de plan fixe) par quelques gestes rapides sur un paquet de clopes, dans une musicalité de mise en scène subtile et grandiose à la fois.

Seule erreur à mes yeux : un flash-back final qui ruine l'esthétique mise en place, et qui banalise à lui seul la fin. Pourquoi McQueen a-t-il décidé, à la dernière minute de ce film hyper-radical, de placer ces images mièvres, explicatives, trop colorées, et cette musique timide ? La peur d'être trop exigent sûrement, et il a eu tort. A part ces quelques secondes, Hunger est franchement extraordinaire, une sorte de miracle, très formel certes, mais un gros coup de poing au niveau du plexus. (Gols 05/03/09)

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Film coup de poing s'il en est, et je partage totalement l'enthousiasme de l'ami Gols - même la fin avec cette image d'un destin, d'un espoir de jeunesse, coupé volontairement dans son élan ne m'a pas paru "en trop", même si cette échappée hors du milieu carcéral est peut-être un poil en dehors du ton général du film. Beaucoup aimé, dans la première partie, cet instant où le nouvel incarcéré tend quelques instants son bras en dehors de la grille de la prison pour tenter de recueillir, de capter, par le biais de cet insecte, encore un minimum de contact avec la vie. De même, cet instant qui renvoie "dos à dos" l2008_12_29hungera plupart des flics qui font preuve d'une violence extrême en se défoulant sur les prisonniers et ce flic esseulé qui pleure les larmes de son corps en prenant conscience de l'extrême inhumanité dans laquelle ses camarades se vautrent; la confrontation dans la seconde partie entre le leader de l'IRA et le prêtre est un immense plan-séquence où les répliques fusent à un rythme hallucinant (diable d'accent en plus...). Un plan qui se justifie parfaitement dans ce face-à-face entre deux hommes, l'un évoquant son passé et la façon dont il voit le futur en s'engageant dans ce sacrifice - la grève de la faim - en "désespoir de cause", pour tenter de faire "plier" le gouvernement, l'autre parlant de la vie avant tout, à vivre au présent, en évoquant notamment le fils de cet homme et le rôle de son travail pour la communauté. Puis on a droit à un nouveau long plan fixe sur le leader plus déterminé que jamais à aller jusqu'au bout du processus, un plan frontal qui exprime parfaitement à quel point le prêtre se heurte à un mur lorsqu'il souhaite le faire changer d'avis. Il y a aussi cette belle idée lors de ces deux plans sur le couloir où chaque homme dans sa cellule déverse en même temps son urine sous la porte. Ces flaques, symbole de leur combat - ils vivent dans la crasse la plus immonde en signe de protestation -, se rejoignent une à une et expriment "magnifiquement" cet esprit de "corps", cette solidarité qui les habitent. Plus tard un second plan, montrant un gardien de la prison en train de nettoyer le couloir, est accompagné en voix off des paroles de la mère Thatcher qui balaient froidement toute concession envers ces "terroristes". La Dame de Fer démontre une nouvelle fois son caractère en acier trempé (trempé dans la p....? mouais un peu facile...), définitivement intraitable - j'en ai encore froid dans le dos (on ne la regrette pas trop non plus celle-là...). Hunger, le récit d'une Anger auquel le film de McQueen, cinéaste au vrai talent, rend hommage avec une intelligente et "sobre virtuosité" (c'est un oxymore mais cela le mérite entièrement...).  (Shang 14/03/09)