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Grosse surprise que ce film dont je me méfiais comme du loup blanc. Etant un indifférent total des Star Wars, je n'attendais pas grand-chose de Lucas, et je me trompais : avant d'être pompier et manichéen, le compère avait réalisé cet exercice de style très personnel qui met franchement sur le cul. THX 1138 n'a pas pris une ride, et pourrait même en remontrer à plus d'un patit malin de la SF d'aujourd'hui. Le film choisit dès le départ une option très nette (la froideur, l'exigence formelle plus que le spectacle), et n'en démord pas jusqu'au dernier plan, et on comprend avec ce film l'appartenance de Lucas au groupe des novateurs ricains des années 70 (Spielberg, Scorsese, De Palma, Coppola) : il ne lâche rien, préférant rester fidèle à la forme exigente qu'il creuse sans relâche plutôt que de satisfaire le public boutonneux de ce genre de production. Grâce lui en soit rendue.

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Dès les premiers plans, on sent toute l'originalité du ton. A la place des habituelles lumières clignotantes des films de SF, Lucas privilégie le gros plan, dessinant un écheveau de motifs "saccadés" pour rendre compte de son univers totalitaire. On s'attache aux micro-détails plus qu'aux vastes décors, écrans de contrôle, chiffres qui rythment la vie de ces humains désincarnés, gestes précis, regards vides. Par petites touches presque impressionnistes, Lucas parvient à raconter son histoire par les détails, par une accumulation de signes plus que par le dialogue (très rare). Le montage est serré, rapide, et les cadres souvent renversants ; c'est justement ces alternances de plans presque macro et de cadres plus larges qui donnent une impression de vertige à l'ensemble de cette première partie, comme une vie à la fois privée de sève et filant à toute vitesse, sans repère géographique, sans référence. On ne sait jamais si les personnages se trouvent dans une même pièce, quelle est la taille de ce vaisseau. Même au niveau de la trame, Lucas met son point d'honneur à nous la faire découvrir lentement, par la suggestion, sans explication claire ; on met bout à bout ces pièces de puzzle, et petit à petit ça prend forme. Franchement, c'est bluffant d'ambition, et totalement réussi. Le travail époustouflant sur le son (des symphonies de voix robotisées, une bande son écrite comme une musique) ajoute encore à ce décrochage complet du réel.

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Puis on passe à la partie la plus impressionnante visuellement : le personnage principal est emmené en prison. En guise de prison, Lucas ôte tout son décor de l'écran. On a droit à une sorte de fond d'écran d'une blancheur aveuglante, avec devant quelques personnages eux aussi habillés en blanc. Cette fois-ci, tous les repères sont brisés. Le film tombe dans une abstraction totale, on ne voit plus que quelques taches noires sur un fond vide. Quand Robert Duvall tente de s'évader, il ne fait que tourner en rond dans ce rien infini, image directe de son désarroi amoureux (il recherche en fait la femme qu'il aime). On n'a bientôt plus droit qu'à trois corps sans chair perdu dans le cosmos (Duvall en athlète, Pleasence en gnome, et, grande idée, un Noir qui s'avèrera n'être qu'une image de synthèse rêvant d'incarnation). Les sons reverbérés, le travail sur les positions des corps, la grande audace dans la manipulation des focales (l'arrivée du fameux Noir, flouté, comme un Messie déviant), tout est renversant d'invention. Dans cette deuxième partie, notons aussi la fabuleuse scène de torture calme : Duvall, manipulé à distance par deux "voix" anonymes (mais on reconnaît facilement Hortefeux et Sarko), se tord dans tous les sens, sans vraie douleur, juste asservi, sous contrôle. Il y aurait une touche d'ambition métaphysique dans ce portrait d'un homme ridiculement manipulé par une force qui le dépasse, que ça ne m'étonnerait pas.

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La dernière partie, peut-être un chouille moins inspirée, contient quand même de grands moments : un évadé qui se retrouve subitement aux prises avec des singes étranges, comme un signe de l'animalité qu'il recherche pour lutter contre sa désincarnation ; une course-poursuite en voiture toujours aussi privée d'affect (c'est la grande idée du film : ne pas chercher le suspense ni l'action, vider tout évènement de la moindre sève spectaculaire) ; et cette façon de montrer le monde comme entièrement contrôlé par des écrans. Le dernier plan est presque brutal tant il est apaisé : Lucas coupe très vite pour éviter toute émotion, préférant à juste titre nous laisser sur l'impression d'un film visionnaire parce que glacial. En dehors de tous les canons du genre, THX 1138 est une claque esthétique, un film très exigent et radical, qui reste impressionant 40 ans plus tard. Comment Lucas est-il passé de ça aux Ewoks à la con, c'est la question du jour...

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