La différence entre la connerie d'un réalisateur et l'intelligence d'un cinéaste, c'est que ce dernier n'a pas besoin d'esbroufe ni d'images tape-à-l'oeil pour faire sens (j'aurais pu parler aussi d'hommes politiques et vous remarquerez au passage que j'ai eu la gentillesse de ne pas même évoquer Sarko). Gus Van Sant change son fusil d'épaule au niveau du style, mais demeure d'une grande sobriété et d'une parfaite justesse quand il s'agit de laisser transparaître son incroyable humanisme. Milk n'est point spectaculaire ni chaud bouillant visuellement, simplement d'une parfaite sobriété en accord avec le style même d'Harvey : quand il s'agit de dignité humaine, il suffit de laisser la place à l'intelligence du discours (la défense de la liberté vis-à-vis de quelconques minorités) pour que chaque mot, chaque combat contre l'intolérance gardent tout leur poids.

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Disons-le de tout go, Sean Penn est tout simplement royal dans ce rôle d'activiste sur le tard : on suit donc les dix dernières années de sa vie, de son départ à San Francisco avec son nouveau partenaire (notre Sean sait se faire diablement charmeur dans un couloir de métro, pétant en deux secondes tous les clichés qu'on peut avoir sur son passé d'acteur pour se fondre dans le rôle) à son assassinat à la Mairie où il s'est fait une place à la force du poignet (oui, bon, c'est un dérapage contrôlé). On suit l'homme Harvey devenir peu à peu le candidat Milk, et si sa vie privée a tendance à en pâtir, il parvient petit à petit à fédérer un nombre toujours plus grand de personnes qui se battent pour la plus fondamentale des valeurs : le respect de la différence. Si le Gus émaille son film de quelques images d'archives et tente de retrouver le grain des images des années 70 (esthétiquement, c'est pas forcément un cadeau), il ne cherche jamais à donner à son film un petit côté olé-olé ou sexuellement chargé à la dynamite : un superbe plan en plongée sur un Sean embrassant son amant sur les marches de leur magasin dans ce quartier, au départ, hostile, suffit à afficher leur sexualité au grand jour tout en les montrant seuls au monde; autour de ce lien très fort, c'est toute une communauté homosexuelle qui va se regrouper, tentant toujours de se battre dignement contre les discours nauséabonds et de défendre leurs droits (luttant au départ contre une simple marque de bière avant de se dresser, au final, contre cette fameuse prop. 6). Si Milk échoue de nombreuse fois lors des élections locales, il va, notamment lors de débats politiques où il conserve un calme d'acier devant les réflexions les plus odieuses, parvenir à ses fins et devenir le premier homo à obtenir un tel mandat (un précurseur d'Obama, bah, c'est peut-être facile et j'y connais po grand-chose mais on pourrait quand même en faire un vrai symbole): dans une démocratie rien n'est impossible et c'est déjà une vraie leçon de solidarité et de pugnacité.   

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En dehors de Milk, le Gus parvient à donner une vraie densité à chacun des personnages de son entourage, sans jamais tomber dans les clichés les plus éculés (un petit coup de Gay pride, un chanteur maquillé à la truelle lors d'une fiesta, point trop n'en faut pour qu'on pénètre avec subtilité dans cette époque). Milk semble ne se lâcher vraiment que lors de ces fiestas qui célèbrent une victoire électorale et notre Sean d'être excité comme une puce, illuminant de son sourire les convives assemblés. Il sait également prendre de la hauteur lors de ces meetings de rue plus ou moins improvisés où il sait galvaniser ses troupes sans avoir besoin de tomber dans la démagogie, en usant simplement des mots justes. Même la fin, forcément tragique, laisse monter une belle émotion (c'est pas un générique de Bollywood...) et Van Sant parvient, sans chercher à tout prix la petite larme et sans avoir besoin d'enfoncer à grands coups de marteau un petit clou en nous, à nous faire ressentir, dans toute sa dignité, son message d'espoir. Milk est un cadeau pour toute personne qui veut encore croire en la race humaine.   (Shang - 04/03/09) 

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Je dois avouer un certain embarras devant Milk. Je suis d'accord sur toute la ligne avec mon camarade : c'est un beau film vibrant d'humanisme, très documenté visiblement, sobre, qui parvient merveilleusement à rendre compte de l'époque et à faire de la reconstitution sans ostentation, Penn est éblouissant ainsi que tous les autres acteurs... mais je n'oublie pas, quand même, que c'est un film du grand Van Sant, et à ce titre c'est quand même assez décevant.

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Le gars semble faire un grand pas en arrière avec ce biopic somme toute très classique (on pourrait le voir signé d'Oliver Stone sans tiquer). Il revient à ses films purement narratifs, Finding Forrester ou Will Hunting, ce qui n'est pas forcément déshonorant, ceux-ci étant de très beaux films classiques. Mais il oublie en chemin qu'il nous a pondu les oeuvres les plus novatrices de ces dernières années, entre Psycho et Last Days, entre Gerry et Elephant : Milk semble marquer un certain assagissement du style Van sant, qui perd énormément de sa personnalité dans cet académisme tout tracé. On a droit, trop sagement rangées dans l'ordre, à toutes les étapes attendues de ce type de biographie : montée au pouvoir, difficultés et espoirs, collision vie privée/vie publique, 4-5 anecdotes intimistes, quelques mouvements de foule, etc etc, sans jamais trouver là-dedans une quelconque originalité. De la part de Van Sant, c'est franchement sage. On devine le tracé du scénario très en avance, aucune scène n'étonne vraiment, et c'est bien dommage.

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On comprend la totale sincérité qu'il met là-dedans, et le film est vraiment agréable, émouvant, intéressant et tout ce que vous voudrez. Il respire l'honnêteté et la dignité, et le combat d'Harvey Milk prend des allures d'héroïsme sans jamais que Van sant ne déifie son héros (Penn le joue très humble, très "petit", et c'est vraiment une grande idée). Si vous n'avez jamais vu un Van Sant, vous allez applaudir à deux mains. Le film mérite toute l'estime possible par ce combat tout en dignité pour le droit à la différence, surtout de nos jours où la moralité coincée refait surface. C'est du très beau travail à tous points de vue (même dans cette photo que mon camarade n'a visiblement pas aimée, que j'ai trouvée pour ma part vraiment réussie). C'est juste un poil transparent. J'espère que ce n'est qu'une parenthèse dans la carrière du sieur, et qu'il ne va pas tomber définitivement dans ce classicisme certes beau à voir mais un peu impersonnel.   (Gols - 08/03/09)