Premier film du père Stroheim qui joue, à la perfection, son personnage de lieutenant au monocle toujours à courir derrière le moindre jupon. On retrouve le triangle amoureux classique (le mari qui n'a plus guère d'attentions pour sa femme, l'amant qui tourne autour de sa proie comme un rapace et la femme attachée à celui-là mais tentée par celui-ci), un triangle qui se retrouve dans un décor majestueux, celui des Dolomites (Il s'agit en fait, apparemment, des Rocheuses mais les immenses toiles peintes sont magistrales). Si le mari s'endort un peu sur ses lauriers, la montagne veille - ainsi qu'un guide construit dans le roc, plus silencieux et avare de paroles que le film et dont le mari a un jour sauvé la vie. Stroheim impose d'ores et déjà sa griffe sur le cinéma, alors tout jeune, en mettant en scène des personnages qui n'ont point besoin de rouler des yeux ou de se rouler par terre pour exprimer l'amour ou la colère. Une belle finesse avec : une jeune femme au regard si doux, un petit malin et des ravins... - vous connaissez forcément l'adage...   

18818992

Si l'introduction bénéficie d'un bon petit paquet d'intertitres, le temps de nous présenter le site et les personnages principaux, le reste du film laisse toute la place aux images. Lorsque Stroheim, après avoir insidieusement maté le pied gainé d'une femme dans la petite charrette qui a mené les touristes devant le chalet, se retrouve face au guide de montagne, la confrontation est remarquablement parlante : Stroheim dans son habit qui semble avoir été repassé sur lui, sans une once de poussière, est droit comme un i, stoïque - une parfaite apparence pour un personnage plus fourbe qu'une fouine; le guide, lui, est barbu comme un mur couvert de lierre, hirsute, en guenilles mais avec dans les yeux plus d'humanité que ce lieutenant de pacotille. Stroheim, dès le premier jour, ne perd pas de temps et profite comme un malpropre de son rang : il lutine la servante bâtie comme un yeti, conte fleurette à une pauvrette toute innocente et commence son travail de sape auprès de cette femme délaissée par son mari. Cette dernière, un peu désarçonnée, observe un couple d'amoureux dans un coin et cette image du temps d'avant la rend plus nostalgique que moi avant l'invention du cinéma. Son mari, qui est docteur, passe son temps à hue et à dia - une jeune femme qui accouche, trois petits branleurs de touristes qui se crashent en montagne - et le Stroheim d'avancer ses pièces sur l'échiquier : et que je t'offre une boîte en bois que la gonzesse a lorgnée, et que je te baise la main, et que je te presse le sein en pleine nature... Heureusement le guide, qui est toujours caché derrière un arbre, n'a pas les yeux dans ses poches, contrairement au docteur Armstrong toujours dans la lune (Denisot fait les mêmes); lors d'une expédition en montagne et une petite halte dans un chalet, Stroheim compte bien tromper son monde en s'introduisant dans la chambrette de la femme - il se fera blouser subtilement par le guide qui a échangé sa chambre avec celle de la femme : le Stroheim, tout poudré, tout propret et en robe de chambre, pénètre dans la chambrée pour se retrouver face au barbu : si le ridicule tuait, Stroheim serait tombé immédiatement, comme une pierre. Il part le lendemain avec un mari, devenu un poil suspicieux depuis qu'il a trouvé la boîte, pour aller conquérir un sommet et l'heure des réglements de compte a sonné.

BlindHusbands_Large

Un final assez étourdissant - l'alpinisme à l'ancienne : une corde, un piolet en zinc, deux mains, Tom Cruise serait vert - pour montrer que la montagne a bien une âme. Beaucoup aimé le crapahutage d'un Stroheim à bout de souffle, qui finit les bras en croix avant que l'ombre d'un vautour (superbe effet spécial, ce doit être un cerf-volant, eheh) plane au-dessus de lui. Une fin terriblement morale, faut reconnaître, où le guide prononcera, enfin, une phrase, pleine de sagesse... (le mariage, les gars, c'est pour la vie, faut assumer ensuite, clair... - euh, cela est mon commentaire, po le sien). Parfaite sobriété d'interprétation (la femme qui cache, sur la fin, son regard tout contrit, sous son grand chapeau noir, pour se faire pardonner par son mari, sublime), belle maîtrise formelle du débutant cinéaste Stroheim (le jeu sur les teintes (on passe en un clin d'oeil du orange au bleu quand la femme éteint la lumière - c'est mimi tout plein) et sur la mise au point notamment : la femme regarde, dans le miroir, son mari dans son lit, puis lui apparaît l'image des deux amants croisés plus tôt, puis la mise au point se fait, toujours dans le miroir, sur l'image de cette femme en proie aux doutes) et un final au taquet plein de "rebondissements" - la chute des corps... Pas mécontent de cette petite trilogie Stroheim que je viens de me faire qui pause les bases d'un art où la subtilité pointe le bout de son nez.   

Maris_aveugles_13