Von Stroheim, en tant que réalisateur, ne se refuse rien pour nous faire vivre les fastes de l'après-guerre du côté de Monte-Carlo et, en tant qu'acteur, joue avec une classe extrême la parfaite enflure. Il faut reconnaître l'implacable cynisme de l'homme au monocle, prêt à tout pour se faire de la thune mais surtout pour séduire les femmes (ceci lui faisant presque parfois oublier cela). D'une villa de Monte-Carlo à la terrasse d'un grand-hôtel, d'une grande salle de Casino à un petit salon de poker, des barques de Barcarolle à une auberge mal famée, on passe du plus clinquant au plus glauque juste le temps de changer la teinte de la péloche. Tout l'art de l'apparence pour mieux tromper son monde, une petite pincée de grivoiserie et un soupçon de petits sourires caustiques, Von Stroheim donne dès 1922 au cinoche ses lettres de noblesse.

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Le comte Karamzin [un de nos anciens lecteurs qui a disparu - tué par un mari jaloux ?] entourloupe son monde avec ses deux "cousines" - et surtout amantes- blondes, son Altesse et la Princesse Petchnikoff - un nom même pas crédible. Il fume des cigarettes longues comme la Volga, joue du monocle comme moi du pipeau, lorgne l'adolescente faible d'esprit d'un faussaire en visite avec un petit rictus malsain. Pour pouvoir écouler un stock de faux billets, notre Comte décide de se rapprocher d'un émissaire américain - et de sa femme - envoyé à Monte-Carlo : cela doit permettre, non seulement, de mettre en confiance leur entourage  pour pouvoir bazarder tranquillement dans les casinos des biffetons grands comme des nappes mais aussi, éventuellement, de charmer la grosse ricaine pour lui soutirer un petit pactole... Le comte, malgré les gros yeux de ses deux amantes complices, flirte comme un sauvage avec cette femme, naïve comme une bourgeoise, sur ces mignonnettes petites barques de la plage de Barcarolle avant de l'amener dans une auberge peu recommandable : sachant en effet qu'il allait pleuvoir, il tente de la perdre lors d'une petit excursion et les deux se retrouvent au bord d'un marais alors que des trombes d'eau s'abattent violemment : notre Karamzin, embourbé dans la vase jusque-là, en train de tirer une petite barque remplie d'eau dans laquelle l'Américaine git évanouie, c'est proprement dantesque. Ensuite, le Kara espère bien profiter de l'aubaine et de l'auberge isolée pour dévorer sa proie; une biquette sur ses genoux, alors que l'on prend vraiment conscience de toute la perversité du bonhomme, il lorgne dans un miroir la Ricaine qui change de vêtement (Stroheim, le sourire le plus pervers du cinéma) puis, alors qu'elle est endormie, s'approche d'elle, pas seulement pour lui prendre la main, devine-t-on... Heureusement un vieux moine, tout dégoulinant, avec son baudet, fera irruption dans la pièce et mettra fin aux agissements peu catholiques du Karamzin ...

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Karamzin ne s'arrête pas en si bon chemin, tente d'escroquer sa propre bonne (il a promis depuis longtemps de l'épouser...) en faisant mine de pleurer (il a plongé un morceau de papier dans son thé qu'il broie avec ses doigts : l'autre pense que ce sont les larmes de son maître qui tombent sur la nappe - roh le malin) puis attire chez lui la Ricaine pour l'avoir au sentiment et récupérer une brouette d'argent... Mais la bonne se venge et fout le feu à la villa - tous les pompiers de France sont en émoi. Le comte et la grosse Ricaine, acculés sur un balcon, devront faire le saut de l'ange pour espérer tomber au milieu du mouchoir que tendent les pompiers en contrebas... Notre ami aura relativement chaud aux fesses dans l'histoire, à tous les points de vue. Alors que ses deux cousines sont finalement arrêtées, il continue ses tristes aventures et s'introduit dans la chambre d'une gamine pour la violer : ce sera la dernière provocation, celle de trop, "qui fait le marlou tombe dans l'égout"...

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Stroheim semble prendre un petit plaisir sadique a jouer avec les apparences mais aussi avec ces femmes qu'il manipule comme un Rubik's cube. En tant que cinéaste, il se lâche tout autant dans ses envies, aussi bien au niveau des décors somptueux que des effets spéciaux - quand le vent ou le feu se déchaînent, ça y va, diable. Le film date de 1922 (ça calme), la Première Guerre Mondiale vient donc tout juste de s'achever et on peut noter forcément ici ou là la présence de nombreux soldats et vétérans de la guerre; ces circonstances historiques donneront lieu à un épisode des plus étranges : la Ricaine, en sortant précipitament de l'hôtel, fait tomber la veste d'un soldat; celui-ci la fixe du regard sans esquisser un geste pour la ramasser, la Ricaine l'observe à son tour de façon outrée... avant de se rendre compte que le type est manchot. Elle devient tout sucre, ramasse la veste et baise la manche vide du gars tout penaud... On passe du comique caustique à l'ultra-dramatique un peu guimauve, comme si Stroheim se plaisait malicieusement à surfer sur les genres comme il se joue des apparences. Mais bon, "bien mal acquis ne profite jamais", et le Karamzin/Von Stroheim - tout comme son producteur, un peu vénère après un an de tournage - en fera les frais.