vlcsnap_74850Il est toujours bon de vérifier qu'il reste des cinéastes qui ne lâcheront jamais rien, qui camperont ferme sur leurs partis pris artistiques et continueront de tracer leur voie singulière au milieu du marasme. Gallo est de ceux-là, et avec The Brown Bunny, il livre un film d'une sincérité désarmante, sans aucune concession et ravageur. Après le splendide Buffalo 66, il prouve qu'il peut se mesurer aux plus grands "contemplatifs" du cinéma, de Monte Hellman à Gus Van Sant, de Wim Wenders à Michelangelo Antonioni. Pas moins.

Qu'est-ce que ça raconte ? Strictement rien. Un homme perdu sillonne les routes américainethebrownbunnyint01s, traînant un mal de vivre et une tristesse qui irradient l'écran, prostré dans son silence et la tête constamment baissée. Solitaire, il rencontre quelques êtres aussi paumés que lui (une mystérieuse blonde sur une aire d'autoroute qui échange un furtif baiser avec lui, une pute...), s'arrête parfois pour lancer sa moto jaune le long des lacs salés, et pleure souvent. Il faudra attendre les dernières minutes pour savoir le pourquoi de ce désespoir, et assister à une bouleversante scène d'adieu et de deuil enfin assumé. La caméra enregistre dans la durée ces longues errances sans but, ces moments d'hébétude, les faits et gestes de cet homme inadapté et profondément abandonné de tous.

Peut-être que Gallo manque un brin d'originalité dans sa façon de regarder le paysage : ces longs travellings à travers le pare-brise de sa camionnette rappellent trop d'autres tentathebrownbunnyint04tives, celles de Wenders surtout, et le gars a un peu de mal à renouveler le genre "road-movie hypnotique". Même la musique semble sortie d'autres films, les habituels blues très roots qu'on attend de ce genre de film. Mais pour tout le reste, la maîtrise de Gallo est impeccable : les gros plans surtout sont magnifiques, magmas de peau, de visages, de chevelures qui se mêlent dans le silence. Et le goût du cinéaste pour une sorte d'abstraction froide fait merveille, notamment dans la splendide séquence sur le lac salé, où sa moto devient un tout petit point noir flou au milieu de l'immensité blanche. On a reproché à Gallo son narcissisme, c'est très injuste : le film est d'une profonde honnêteté, et va fouiller en profondeur dans l'intimité d'un homme, sans glamour, sans rien céder à la drague. Un film mélancolique, romantique, pas si difficile qu'il n'en donne l'air, fait par un type droit dans ses convictions artistiques. Beau et mystérieux.