Un bon Chabrol n'est pas forcément un bon film (alors qu'un excellent Tavernier restera un mauvais... je suis caustique ce matin) mais faut reconnaître, sans état d'âme, que Que la Bête Meure se situe malgré tout dans le haut du panier. C'est un polar ultra classique (un accident, un homme cherche le coupable pour l'éliminer), une histoire de vengeance qui est un plat, non seulement, qui se mange froid, mais qui est surtout - rien d'étonnant connaissant Chabrol -, affaire de gourmet :" Pendant d'interminables heures, je lui ferai mériter sa mort / Je n'ai pour arme que ma patience / Je savoure sa mise à mort...". Pas de doute, Michel Duchaussoy est vénère.

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A la suite de la mort accidentelle de son fils, un écrivain, apparemment veuf, n'a plus qu'un seul but : retrouver le coupable et lui faire payer sa race. Alors même qu'il désespère de trouver une piste, il pense que le hasard finira bien un jour par le mettre sur la voie... Et le hasard survint. Alors qu'il se trouve en pleine campagne, embourbé dans un petit chemin de terre, un gars du coin lui parle d'un couple à la voiture cabossée auquel il est arrivé la même mésaventure, la journée même où il a perdu son fils. Parmi les deux individus, il y avait une jeune actrice de la téloche que notre héros vénère parvient à rencontrer... Lorsque cette dernière évoque son beau-frère, garagiste, il sait qu'il tient le bon bout. Notre homme est déterminé, prêt à tout pour parvenir à ses fins et drague cette blonde en un tour de main : "Quand on poursuit un but comme le mien, écrit-il dans son petit carnet noir, l'émotion doit être bannie". Chabrol va se montrer relativement impitoyable pour nous présenter à la fois cette petite bourgeoisie de provinciaux parvenus et cet homme, ce monstre, cet être "abominable" incarné à la perfection par Jean Yanne. Lors d'un long plan séquence qui nous balance constamment d'un bout à l'autre du salon, alors que chaque petite craquelure du parquet trahit la gène des invités, a lieu une discussion d'anthologie entre la maîtresse de maison, ses hôtes et son invité de choix, l'écrivain : qu'on parle, de météo (forcément), de problèmes de circulation, de pollution ou de Nouveau Roman, c'est d'une platitude diabolique : tout l'art du remplissage du vide avec le bruit des mots dans une assiette. Et puis arrive enfin dans un bruit de jurons et de colère notre gueulard et tueur sans foi ni loi, un Jean Yanne dont le fils aura pour lui ces quelques mots tendres :"Le salop, le dégueulasse, je voudrais qu'il crève". On sent bien que notre écrivain n'est pas le seul à nourrir quelque rancune à l'égard de ce garagiste dont la pourriture suinte par toutes les pores. Le face à face entre Duchaussoy, toujours terriblement calme, et Yanne, toujours sur le qui-vive, hargneux comme un animal blessé, est tendu comme une voile de navire : lequel des deux tombera le premier à l'eau?

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Même si la fin est plus tortine que prévue (avec l'inspecteur Maurice Pialat, messieurs, s'il vous plaît : plus débonnaire et futé tu meurs), la trame ultra linéaire demeure relativement plan-plan. Mais bon, ce portrait d'une véritable ordure est tellement crédible, cette bourgeoisie provinciale tellement pathétique, qu'on finit par pardonner à Chabrol (bah, on l'aime bien, finalement, le bougre) les petits coups de mou du récit et le manque d'audace, en général, dans la mise en scène.