Voilà un film qui a forcément tout pour me plaire : la seconde adaptation d'un roman d'Henri-Pierre Roché par le sieur Truffaut. Echec aussi bien critique que public qui peina beaucoup Truffaut et sur lequel il tenta de retravailler le montage jusqu'au bout. Certains films, il faut l'admettre, sont tellement "hors du temps", hors des modes qu'on a l'impression qu'ils ne pourront jamais s'imposer totalement et ce à cause d'un je-ne-sais-quoi pas forcément toujours évident à définir. Truffaut, qui avait le sens des formules, parlait, à propos de ce film, de la rencontre "d'un jeune Proust avec les soeurs Brontë" - aspect forcément éminemment littéraire qui peu intimider - ou encore non pas d'un film sur l'amour physique, comme c'était le cas pour Jules et Jim, mais d'un "film physique sur l'amour" : derrière cette jolie formule un poil sibylline on devine sa volonté de plus insister sur les déchirements amoureux, les désillusions, les impasses, les doutes que sur la réelle concrétisation d'une love story qui laisse éclater son bonheur au grand jour. Tout se joue plus ici dans les mots que dans les actes, dans le for intérieur que dans les caresses et pourtant on ne peut reprocher à Truffaut de ne point traiter frontalement certains sujets sexuels généralement assez tabous au cinéma et en tout cas assez surprenants dans son oeuvre, connaissant son éternelle pudeur : la masturbation féminine (séquences gonflées de l'initiation entre deux petites filles) et la perte de la virginité (rarement vu des ébats aussi évocateurs dans la longueur (traités malgré tout avec toute la délicatesse et encore une fois la pudeur truffaldienne) et des draps aussi crûment teintés de rouge (on pourrait également parler, au passage, de la séquence d'une grande sensualité ou Léaud pose sa main sur le sein de Ann...)). Il s'agit d'histoires d'amour tragiques au sens presque antique du terme : malgré tous les obstacles que les personnages parviennent un à un à franchir, il y a comme une fatalité qui empêche d'aller jusqu'à l'éclosion réelle de ce bonheur, comme si les êtres eux-mêmes finissaient par se construire leur propre barrière (un genre de Deus in machina, voyez...)

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Rien ne m'enlèvera de l'idée, pour commencer par une réserve de poids, que Jean-Pierre Léaud a du mal à trouver sa place au sein de ce film. Comme Truffaut se sent personnellement très proche de Roché, admire son écriture (qu'il compare à celle de Cocteau ou de Morand -je suis aux anges, Gols m'envoie au diable), on peut comprendre qu'il ait eu envie de confier ce rôle "de composition" à son alter ego cinématographique qui, jusque là, incarnait parfaitement le personnage d'Antoine Doinel. Mais le jeu du Jean-Pierre est trop affecté, trop décalé, presque trop "moderne" par rapport à l'atmosphère générale de cette oeuvre; je m'explique, si, si j'y tiens : Truffaut laisse une place de choix au style de Roché - multiples voix off que Truffaut, à la place de Léaud d'ailleurs, lit lui-même -, les images d'Almendros sont époustouflantes (la nouvelle version DVD rend beaucoup plus hommage à la luminosité des séquences en extérieur que la version VHS - à moins que ce soit mon souvenir qui ait tendance à assombrir ce film... ), la partition de Delerue à la fois légère et teintée d'accents plus sombres est impeccable, les deux actrices Kika Markham et Stacey Tendeter -tout comme les deux mères - sont irréprochables dans leur finesse de jeu, tout contribue à être au diapason de cette ambiance début de siècle et le jeu de Léaud (qui tend peut-être à s'améliorer sur la fin) dénote un peu dans ce parfait concert artistique (j'adore et admire Léaud, attention... mais il peine ici à trouver ses marques, c'est en tout cas mon sentiment...).

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Le film de Truffaut rend parfaitement compte de ce perpétuel ballet amoureux qui se joue entre les trois personnages; la petite saynète du "citron pressé" - le corps de Léaud balancé entre le dos des deux Anglaises - annonce les multiples balancements du coeur, les chassés-croisés amoureux, les rencontres physiques et les "arrière-pensées" des principaux caractères. Les journaux intimes, la correspondance épistolaire prennent bien sûr une place de choix dans ses tourments qui peinent à s'exprimer - sûrement à cause de l'éducation très puritaine des jeunes filles, la volonté de ne point blesser (même si cela est discutable, passons sur la vie de Roché lui-même...) ou encore la trop grande liberté sentimentale du personnage de Claude - même s'il représente le "continent", il a tout de même bien du mal à rester en place - physiquement et sentimentalement - alors que les deux jeunes filles "insulaires" semblent beaucoup plus "enfermées" et résolues dans leur décision, leur "inclination". Il y a tout de même quelques très jolis moments de calme - la semaine sur la petite île entre Claude et Ann notamment - mais l'on sent que Truffaut insiste plus sur "l'usure du bonheur", son érosion que sur sa plénitude (sujet foncièrement pessimiste, définitivement ultra romantique et qui forcément séduit difficilement).

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Je pourrais citer d'innombrables phrases rochéennes - j'ai un peu peur de vous endormir quand même ou de vous lasser, nan? -, certaines dans le film étant d'ailleurs tirées de Jules et Jim (la comparaison entre les mouvements de la rivière et les trois personnages, entre autres) mais je vais me limiter à trois ou quatre qui m'ont "ému" - terme qui semble presque d'un autre temps, souvent répété dans le film - lors de cette nouvelle vision (bon, de mémoire, j'ai po pris de notes non plus): Muriel tente d'oublier Claude et "certains soirs, elle se disait qu'elle n'avait pas pensé à lui de la journée" - je vous laisse apprécier le paradoxe; "Ils se firent des adieux qui durèrent toute la nuit" - faire l'amour ne fait pas partie du vocabulaire littéraire rochéen...; à propos du personnage de Claude qui n'a pas vu Ann depuis longtemps : "Il la souhaita profondément" - mon amour pour les adverbes doit dater de mes lectures d'HPR... Bon ce sont quelques phrases glanées au hasard qui n'ont rien de vraiment spectaculaires, mais lisez ou relisez Roché (ses journaux intimes, j'ai des actions chez André Dimanche), voyez ou revoyez ce film, ils méritent beaucoup plus que leur soi-disant "réputation" maudite et que tout ce que je pourrais en dire.

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