4250810L'Irlande, l'autre pays de l'herbage. Retour sur les terres du tournage de The Quiet Man de John Ford; presque une quarantaine d'années après la venue de John Wayne et de Maureen O'Hara, la caméra de Guerín tente de capter dans quelle mesure ce film fait désormais partie, dans ce petit village irlandais d'Innisfree, de la mémoire collective. Mêlant témoignages d'anciens - dont certains ont participé au tournage - et d'ados du cru, évocations de souvenirs sur le film lui-même mais aussi sur le film personnel de chacun (terre de farouche résistance contre l'envahisseur anglais, eh oui), revenant sur les lieux du tournage et entremêlant le récit des légendes et la vie quotidienne actuelle (le ramassage d'algues pour enrichir les champs, eh oui mon gars), Guerín tente, d'ores et déjà dans ce film, de gommer les cloisons entre la fiction et la réalité, le passé et le présent. L'histoire du film de Ford, entre romantisme et violence, l'Histoire du pays, entre violence et résistance, la petite histoire de chacun - entre souvenirs émerveillés et beuveries intemporelles -, toutes ces histoires se superposent les unes aux autres; ce qui semble surtout intéresser Guerín, c'est comment le tournage d'un film "de fiction" a fini par autant marquer les esprits. Petites anecdotes de tournage qui ont traversé les générations, petites phrases qui sont devenues mythiques, idéalisation un peu pathétique du père Ford, plus irlandais que jamais aux yeux de l'autochtone... mais également volonté de Guerín de remonter le fil du temps d'hier à aujourd'hui en mettant en scène un couple d'amoureux modernes plus fleur bleue qu'il est possible d'imaginer, en utilisant certains accessoires du film (le chapeau melon du John, les bas de soie de Maureen...) qui se matérialisent à nouveau dans le temps présent, ou encore en suivant les traces d'une jeune fille du coin qui retourne aux pays après un passage aux Etats-Unis, comme une lointaine héritière de ces émigrés irlandais... Celle-ci s'occupe d'une petite échoppe de souvenirs un peu ringarde comme pour montrer d'une certaine façon que le temps s'est presque figé dans ce petit village depuis le tournage du film : toujours la même devanture de bar où le patron s'enorgueillit d'avoir reçu Reagan (cool...), elle loge dans un Bed and Breakfast nommé sobrement The Quiet Man comme une marque ineffaçable laissée par le tournage. Derrière ces multiples passerelles entre "l'avant" et "le maintenant", Guerín tente de rester fidèle à cet esprit irlandais, fait de légende, de courage mais aussi de danses et de bières... Il n'hésite point à longtemps laisser tourner sa caméra sur ces petits vieux qui se réunissent dans l'arrière salle du bar, qu'ils évoquent leur beuverie pendant le film - ("Je gagnais suffisamment en un jour pour pouvoir me saouler pendant deux"... Le paradis quoi...), leur souvenir d'une baston du Wayne, qu'ils chantent des chansons nationalistes, ou qu'ils se taisent - de petits gestes nerveux de l'épaule, un regard perdu au loin en disent souvent plus long sur un souvenir enfoui qu'un long discours. Innisfree ou les chemins de traverse du souvenir - ou encore : lorsque la réalité et le cinéma finissent par se confondre. Forcément titillant.

[2500ème billet d'humeur ou chronique de Shangols qui fêtera bientôt ses trois ans, 132 905 visites, 235 685 pages visitées et  longue vie à la cinéphilie... Merci à vous tous pour vos avis, vos encouragements, vos suggestions]