Voilà un bail que je n'avais point revu ce Truffaut, gardant en tête le physique assez particulier des deux truands aux trousses des frères Saroyan et cette image de deux secondes d'une vieille femme qui tombe raide morte quand l'un des truands jure sur la tête de sa mère que son foulard est en métal japonais. Comme toujours, chaque nouvelle vision d'un Truffaut a son lot de bonnes petites surprises : que ce soit dans les dialogues, dans les trouvailles de montage, dans les petites expérimentations - ce n'est jamais que son second long-métrage -, dans le rythme. J'avais lu quelque part qu'il demandait à ses acteurs à chaque nouvelle prise d'essayer d'aller un peu plus vite ; l'on sent constamment dans Tirez sur le Pianiste, cette volonté d'efficacité, de ne jamais endormir le spectateur ; non seulement au niveau de rythme, mais en cherchant également à le captiver intelligemment, explorant d'autres voies formelles - j'y reviens, si, si.

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On démarre avec une course poursuite filmée au taquet, des plans qui partent dans tous les sens, des mini panoramiques à 3000 milles à l'heure... L'homme en fuite chute lourdement, un quidam s'approche de lui, notre homme se relève et s'en suit un très long travelling arrière sur nos deux hommes, le quidam "vidant son sac" à cet homme qu'il ne connaît ni d'Eve ni d'Adam. Une séquence véritablement truffaldienne : une rencontre de hasard dans un moment plutôt inattendu, une complicité immédiate entre les deux hommes, une discussion qui part directement sur les femmes (De quoi parleront plus tard les truands aux personnes qu'ils viennent de kidnapper ? Ben des femmes) et un acteur apparemment non professionnel dans le rôle du quidam (Belmondo en quidam, ben nan, ça le fait moins) qui s'embrouille d'ailleurs deux fois dans son texte (pas grave, ça tourne, continuez les gars, le plan est trop long pour qu'on le refasse en plus...); une situation dramatique qui enquille sans transition avec un petit passage à la coule, une variation soudaine du rythme qui surprend forcément le spectateur comme s'il fallait toujours le laisser sur le grill. Bon je vais po commenter le film plan par plan, faut quand même ensuite que j'aille m'entraîner pour les prochains J.O, mais il faut noter que même dans la macro-structure du film (putain, je me prends pour Genette maintenant), la construction est assez étonnante : 30 minutes grosso modo pendant lesquelles on découvre le personnage d'Aznavour, pianiste introverti, timide, qui ne cache point malgré tout une attirance presque maladive, pardon, une attirance - simplement - pour les femmes, et poum on nous balance un flash back d'une quinzaine de minutes sur son passé, en plein milieu, avant de revenir à la trame principale (simplissime, deux hommes sont à ses trousses à cause d'une connerie de son frère, rien de plus) pour les 30 dernières minutes. Une structure particulièrement originale ou tout du moins relativement inattendue donc étonnante, là encore, quand on y songe.

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Beaucoup aimé également, juste à la fin du flash-back, ce long panoramique à 320 degrés, on va dire, dans la chambre désordonnée de la troublante Marie Dubois : il part de l'affiche montrant Aznavour du temps où il était pianiste pro (rappel de la dernière image avant le flash-back, forcément), est entrecoupé de plans montrant de petits baisers entre Aznavour et la chtite Marie, et s'achève sur le lit où l'on retrouve nos deux tourtereaux. On est loin de toute forme de linéarité classique mais la lecture de ces plans est à la fois d'une grande limpidité et d'une grande économie au niveau temporel. Parmi les autres petites choses craquantes, la voix off d'Aznavour qui se fait entendre sur quelques séquences, sa voix intérieure en quelque sorte, qui n'est point sa propre voix : cela permet parfaitement de montrer la brisure entre une apparence plutôt débonnaire, tranquille, lisse et un for intérieur beaucoup plus dur, dévasté, presque blindé depuis son drame conjugal. Tirez sur le pianiste, c'est avant tout le destin d'un homme marqué par la mort des femmes qu'il aime, une vraie malédiction qu'il tente d'oublier derrière son piano. Si l'intrigue policière donne l'occase à Truffaut de faire entendre quelques coups de feu et de montrer un cadavre qui glisse dans un paysage enneigé - aime bien la neige la Truffe, surtout dans le roman noir -, il s'agit avant tout de faire le portrait d'un homme fissuré de l'intérieur ; même si les petites pointes de comédie sont nombreuses (on a même droit à une chanson in extenso d'un Boby Lapointe live (et sous-titré... ouais l'accent canadien c'est quin maime aut'chôse)), il ne faut point perdre de vue ce que peut avoir de désespéré le personnage d'Aznavour (on reconnaît bien là d'ailleurs l'univers de David Goodis) qui s'installe derrière son piano par pur amour de la routine, un piano qui dresse parfaitement une barrière entre lui et les autres. Play it again Charlie, lui demande la chtite Marie, il veut bien une nouvelle fois y croire, mais le sort s'acharne sur le pianiste. Bref, Truffaut met un pied dans le roman noir et transforme l'essai, marquant encore des points dans le dépoussièrage cinématographique du genre.   (Shang - 03/02/09)


20jan2012

Voilà également un bail que je n'avais point revu la chose, et c'est la même satisfaction que pour mon collègue. Dès son deuxième long, Truffaut fait déjà le pont entre son appartenance à la Nouvelle Vague et un cinéma plus "classique", plus narratif. On est dans le film de genre pur et dur, rien d'étonnant à ça, mais en même temps il y a une touche pop, moderne, libre, qui tente très souvent de s'éloigner du cahier des charges du polar classique. Résultat : allégence aux motifs incontournables et affirmation dans le même temps de son émancipation de Jeune Turc. Du coup, le film paraît entre deux états, entre comédie et film noir, entre Godard et Melville. Même Aznavour est un mix viable entre Belmondo et Léaud. Ca pourrait donner un film un peu hésitant, un peu erratique, et dans ses moments creux il l'est : toute la fin m'a semblé plus maladroite que vraiment assumée, avec ce montage hyper-rapide qui n'a l'air d'exister que pour cacher des trucs ratés ; toutes les petites expérimentations ne fonctionnent pas, la Truffe n'a pas le génie du "jeu de mots visuel" de Godard (la mère foudroyée, du fait que c'est le seul gag direct, vient vraiment de façon artificielle ; Boby Lapointe et ses sous-titres ne sont là que pour la camaraderie). Mais cet entre-deux donne surtout un ton unique au film, une originalité qui fait souvent mouche. Tout ce que mentionne mon petit camarade est effectivement attachant, et j'y ajouterais cette pointe de romantisme littéraire qui fait la marque définitive de Truffaut. Toute la séquence où Aznavour raccompagne Marie Dubois, avec cette voix intérieure qui montre son hésitation (je lui prends la main ou pas ? Je l'embrasse ?) est vraiment typique du gars, cette attention aux tout petits détails des tout petits battements des tout petits coeurs, et tranche avec l'aridité du polar habituel. L'injection d'une grande sensibilité (sensiblerie, diront les détracteurs) dans le contexte viril du genre est là aussi un des charmes du film, et gagne tous les personnages, des deux méchants de service tellement minables qu'ils deviennent touchants au héros lui-même, faux viril à la gueule prognate et qui cache en fait un coeur de midinette féru de Chopin et de jolies filles. Un Truffaut assumé comme mineur, et qui fait du bien par où il passe.   (Gols - 20/01/14)

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