Esthétiquement parlant, on ne peut définitivement rien reprocher au gars Nuri : immense sens du cadre, de la lumière, du plan-séquence. Certes au niveau du rythme, le cinéaste porte bien son nom mais cela permet également de se sentir au plus près de ses personnages, de sentir leurs longs moments d'introspection (les plans au ralenti avec juste leur souffle légèrement amplifié), de pénétrer leur conscience, leurs doutes. Ceylan réalise peut-être un nouvel opus encore plus dépouillé, moins ironique qu'un Uzak notamment (si ce n'est la sonnerie de téléphone de l'héroïne (une chanson d'amour turque déchirante, imaginez...) qui tombe toujours à point nommé) mais toujours aussi troublant et juste.

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Un homme politique, à la veille d'une élection, écrase un type avec sa bagnole. Sans hésiter une seconde, il téléphone à son chauffeur, Eyüp (c'est son prénom et non une onomatopée turque), pour lui demander de porter le chapeau : un an de prison contre une somme rondelette : notre client moustachu accepte. Pendant qu'il tire sa peine, c'est po la fête chez lui : son fils ado file un mauvais coton et promet à sa mère de rentrer dans les rangs, de trouver un taff, s'il a une bagnole. La mère (excellente Hatice Haslan, la classe faite femme) se met sur son trente-et-un pour demander une avance à l'homme politique : elle obtiendra en prime une histoire d'amour... Seulement le fils veille, découvre le pot aux roses et le mari qui sort de prison ne tarde point à flairer le blème. Ca commence à sentir le roussi. Dans la vie, il y a les gens qui sont fatalistes, ceux qui ont de l'humour et pis les Turcs (je plaisante). Chronique d'un drame annoncé ou une histoire qui se répète...

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Pour ce qui est de la notion de justice, il est clair qu'on sent surtout planer sur l'ensemble comme un gros parfum de corruption... Le tonnerre a beau gronder à chaque fois qu'il y a un drame, la justice divine n'a définitivement rien à voir avec la soi disant justice terrestre.  Mais le vrai drame, malgré tout, se joue surtout au sein de cette famille qui va littéralement imploser. La faute, ou tout du moins l'une des causes premières, étant peut-être au départ dans la mort prématurée de l'un de leur fils qui semble avoir posé comme une chappe de plomb sur cette famille. Chacun paraît totalement se réfugier dans son mutisme, son propre univers : le fils en mal de reconnaissance qui côtoie de petits voyous, le père plus renfermé que derrière ses barreaux et enfin la mère qui faute certes, mais qui semble enfin trouver une sorte d'échappatoire, une ouverture, à sa vie faite de déception. Seulement, dans cet univers éminemment masculin, les apparences semblent plus importantes que ce que peuvent avoir fait ou ressentir les êtres et une tension terrible va s'abattre sur les relations entre les trois individus... L'atmosphère devient quasiment claustrophobique et Ceylan -gommant parfois la frontière entre le rêve et la réalité- parvient à nous faire ressentir parfaitement les états d'âme de ces trois hères. C'est point d'une gaieté folle, j'en conviens, mais la mise en scène demeure relativement fascinante. C'est déjà beaucoup.