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Vouloir mêler Bram Stoker, l'esthétisme cinématographique noir et blanc des années 20 (jusque là, ça va, déjà vu), la musique de Mahler (ah bien...) avec des chorégraphies de ballet (ah oui...), il fallait être aussi fou que Guy Maddin pour accepter le projet; le bougre ne s'arrête po en si bon chemin puisqu'il saupoudre le tout d'une pointe de couleur - rouge-sang pour le désir, vert-argent pour le fameux billet -, nous monte cela comme d'hab à la sauce Eisenstein, ajoute une pointe d'humour, des gousses d'ail, forcément, et une grosse cuillerée de sensualité : résultat? Eh be une fois de plus la sauce canadienne prend miraculeusement.

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D'entrée de jeu, on met les points sur les i, Dracula est un émigrant qui vient de l'Est, vachement de l'Est d'ailleurs, puisqu'il est Chinois. Qu'il effraie ces pauvres petits bourgeois anglais c'est normal : non seulement, ils représentent pour eux une vraie plaie financière (Dracula n'en aurait-t-il que pour l'argent?) mais surtout, les pauvres bichons anglais, ils ont un peu les deux pieds dans le même sabot face à des femmes... euh... à l'amour dévorant (Lucy se taperait bien ses trois prétendants...); peuvent-ils faire le poids face à un Dracul qui, lui, sait véritablement les envoûter ?... Il faut voir ce pauvre petit Harker, après sa visite au château de Dracula - elle dure trente secondes chrono, Maddin te condense l'épisode en deux temps trois mouvements sur un petit air de comédie -, qui confie son journal intime à la sublime Mina; elle découvre forcément les infernales tentations du Harker et ni une ni deux lui propose gentiment une petite pipe pour le dérider... Mais bah, même po la peine, trop coincé et comment s'étonner que les deux femmes, Lucy et Mina succombent au charme et à la grande classe de ce Dracula princier. Les danses, notamment entre Mina et Dracu, sont d'une admirable sensualité et rendent parfaitement compte de l'attrait exercé par le comte sur ces dames... frustrées. Il faut voir aussi lors du final infernal ce bon Dracu, fourrer les billets verts dans la bouche de ces bourgeois (crève de ton avarice et de ton égoïsme, Sarker, pardon Harker) puis en couvrir ensuite Mina en les faisant pleuvoir; désintéressé, par l'argent, il l'est, ce qui est loin d'être le cas des Anglais qui se font une priorité de ramener la malle pleine de biffetons, juste après l'empalement du Drac.

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Je vais pas vous faire un cours de musique ni de danse, mais faut reconnaître que Maddin ne se contente jamais de livrer un truc du genre "ballet filmé"; les chorégraphies sont parfaitement intégrées dans la trame et ce, notamment, grâce à une caméra virevoltante qui filme avec la même maestria, le même sens du rythme, ces grands mouvements artistiques légers comme une bulle et les discusions plus intimes. Entièrement muet - Maddin se permet tout de même quelques petits effets sonores pour le plaisir, notamment lors de la décapitation très scraoutch de la pauvre Lucy; il limite également au maximum les intertitres, et les séquences, bourrées d'énergie, s'enchaînent comme des têtes d'ail sur un chapelet, la musique de Mahler boostant frauduleusement l'ensemble. Fidèle à la trame et surtout à l'esprit (la peur de l'autre...), Maddin se permet donc, malgré tout, de mettre ici ou là son petit grain de sel contemporain et dépoussière avec brio ces bons vieux cercueils draculastiques. Enlevé, dirai-je finalement, pour qualifier l'ensemble.

Mad de Maddin : clique