Le Spectre du Thuit (Tren de sombras) (1997) de José Luis Guerín
Aucun doute qu'on touche là à du lourd, et ce film constitue une vraie merveille. Réflexion sur le regard, la subjectivité, sur le temps, celui qui est fixé définitivement sur la péloche et celui qui passe, sur le montage, sur la lumière, bref on est face à un vrai et grand cinéaste et ça fait toujours plaisir. J'ai beaucoup pensé pour ma part, sans vouloir faire le malin, au Blow up d'Antonioni et à Godard pour tout ce qui concerne le rapport entre l'image et la réalité, mais aussi, parce que je suis un peu dedans en ce moment, notamment au niveau formel (la texture de l'image, l'utilisation de la musique), au gars Guy Maddin avec son éternelle nostalgie pour les premiers pas du cinéma.
Un bref texte liminaire pour nous informer qu'un apprenti cinéaste, le gars Fleury, est mort mystérieusement alors qu'il filmait aux abords du lac du Thuit, juste après avoir réalisé un petit film familial. On découvre ces différentes bobines enfin exhumées après avoir dormi pendant 70 ans, petites saynètes de la vie quotidienne sans prétention : la jeune fille Hortense qui fait de la balançoire de façon renoirienne, les bambins Fleury qui s'amusent de façon lumièrienne avec un tuyau d'arrosage, l'oncle Etienne qui joue au prestidigitateur sans dévoiler ses secrets, une petite scène de danse improvisée avec les domestiques du lieux, quelques instants volés ultra vintage avec moult stries sur l'image et autres altérations...
On ne sait po vraiment encore dans quoi Guerin nous embarque, d'autant qu'il revient au temps présent avec de longs plans fixes automnaux : images empreintes de douce nostalgie, des feuilles mortes qu'on ramasse à la pelle, tu vois je n'ai pas oublié, les souvenirs... brisons-là. On enchaîne avec des scènes de nuit, la lumière des phares de voitures qui s'immisce à travers les stores de l'ancienne demeure des Fleury, des ombres mouvantes d'arbres qui se reflètent sur le papier peint : ces formes font curieusement écho à celles qui peuplaient les nuits de notre enfance, ce que corroborent ces mots de Guerin (salutation, une fois encore, à l'ami Fayçal qui m'a fait parvenir l'article - traduction approximative de l'espagnol...): "Je crois que le cinéaste naît quand tu considères ces ombres dans l'enfance"; il évoque ensuite cette notion d'enfance de l'art (Godard jubile) et l'on sent bien sur quel terrain de réflexion ces longs plans nous amènent. Qu'est-ce que l'on peut voir dans ces formes, qu'est-ce que l'on veut voir surtout... Le sens de ces ombres projetées semble plus fonction de la personne qui les contemple que de ce qu'elles représentent vraiment.
Cela fait une parfaite transition avec la partie suivante du film : les images d'archives du départ sont remontées, certaines sont mises en parallèles, ralenties voire arrêtées, zoomées. Vers quoi ce nouveau montage, cette nouvelle vision, nous oriente, that is the question... En s'arrêtant longuement sur ces images comme pour nous faire prendre conscience des contre-champs (la spécialité du Gols), en zoomant sur certains détails de l'image "invisibles" de prime abord, s'ouvre à nous une nouvelle perception de ce qu'a réellement capté ce "banal" film amateur. Qu'il s'agisse des rapports entre Hortense et l'objectif, de l'oncle Etienne avec la servante, tout un pan de "l'histoire" prend nouvellement forme à nos yeux. Guerin va ensuite jusqu'à recréer avec les mêmes personnages un plan particulier du film d'archive pour "mettre en perspective" cette réalité cachée.
Bon, je voulais faire court et pis je me suis un peu emballé. Si vous avez rien compris à mes annotations, raison de plus pour vous précipiter sur ce film d'une intelligence rare. Voilà, c'est dit. Et je compte bien entendu sur le gars Fayçal pour un éclairage plus pointu.
Commentaires sur Le Spectre du Thuit (Tren de sombras) (1997) de José Luis Guerín
- etc,etc(Je m'avais promis, pour des raisons de boulot, de ne plus approcher ce site addictif, au moins pour un temps, mais rien... accro, accro... aargh ! Quelqu'un saurait me renseigner pour un spécialiste en désintox ? c'est urgent !)

De rien, Bast***. Si je devais remercier pour ma part les gars Shang et Gols pour tous les films qu'ils m'ont fait connaître (et on en est qu'au début), on en finirait pas... En tout cas, faudra dire merci à Guerin (notre nouveau JLG pour ce XXIè, y'a pas de hasard dans le hasard) et surtout aux passionnés de cinéma. Sans eux...
Allez, puisqu'on y est : côté Espagne, il y a la monteuse de Guerín, Mercedes Alvarez, qui a réalisé à son tour un documentaire mi-contemplatif mi-poétique très touchant, El Cielo Gira (Le ciel tourne). Du très bon boulot. Et il y a un cinéaste fou, brillant, complètement à part mais avec une approche hyper-singulière, très picturale, il s'appelle Albert Serra, et deux de ses films à ne pas louper sont Honor de Cavalleria (2006) et El Cant del Ocells (200
. En fin, les docs du disparu Joaquim Jordá (Monos como Becky; De nens), traducteur de Baudrillard à l'espagnol, sont une pure merveille.
Allez les gars, bien à vous et à vos regards - Je me permets d'appuyer Mr Fayçal pour Albert Serra, du moins (pour l'instant) pour Honor de Cavalleria (pas vu le nouveau encore...) qui est très très beau, et très libre..

Sinon je ne sais pas s'il y a des parisiens par ici mais en ce moment il y a une rétrospective Alain Tanner à la Cinémathèque, qui est responsable de films absolument somptueux et surtout d'une vraie très belle oeuvre. J'ai revu aujourd'hui même Une flamme dans mon coeur qui est un de mes préférés... Grand film (même si cela n'a plus rien à voir avec Guérin !)












Cela dit, on ne peut que s'en féliciter qu'il y ait encore des cinéastes qui se risquent à ouvrir les voies de l'expression cinématographique, pas évident du tout. A mon humble avis, dans Tren de sombras c'est le Cinéma qui parle, c'est le Cinéma qui nous fait part de son rêve, puisqu'il a eu le temps (100 ans) de prendre conscience de soi et de son propre langage, de l'expérience même du visionage (mémoire-oubli, présence-absence, spectralités, temporalités-rythmes)...
Heraclite disait : "Ce monde-ci, le même pour tous les êtres, aucun des dieux ni des hommes ne l’a fait ; mais il a toujours été, et il est, et il sera un feu toujours vivant, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure." Pasolini, à son tour, déclara : "Faire du cinéma c'est écrire sur un papier qui est en flammes". Dans les deux cas, ce feu est le Temps. On pourrait dire, sans manquer à la vérité, que Guerín s'est proposé avec Tren de sombras et En Construcción, d'interroger ce feu, coeur et âme du cinéma.
Et maintenant, silence...