Sans_titreJe pose la question : comment résister à un recueil de textes dont l'un commence par "la nuit où la putasse d'un quintal cinq a arrimé son lard dans ce bar, j'étais en état d'assurer" ? Et dont un autre se termine par : "à vous revoir, les mecs ! même un nain peut l'avoir grosse, et il n'y a que Marina, ma petite fille, pour m'illuminer en plein midi, car le soleil, lui, est muet. en bas, sur la place, entre l'annexe du dépôt de bus et Union Station, des vieux, assis en rond, observent les pigeons, ils peuvent y passer des heures entières, même sans rien regarder. frigorifié, je le suis certes, mais je ne pleure pas. et cette nuit, qui va s'envoyer en l'air dans des rêves déments, hein ? il n'y a qu'un endroit où finir. tralala. tralala."

Est-il besoin d'autre chose pour vous convaincre de vous ruer sur ce bouquin incontournable ? Ces chroniques, écrites par le grand Buk pour une revue underground, sont une sorte de quintessence de ce que sait faire le bougre : nouvelles porno, récit de courses de chevaux, pamphlets politiques à deux balles, souvenirs de beuverie, crachats à la gueule des autres écrivains, on retrouve là tout ce qu'on aime chez le vieux dégueulasse. On dirait que c'est mal écrit, mais c'est juste une merveille d'équilibre, d'humour et de violence. D'accord, on peut douter devant quelques tics d'écrivain pas vraiment indispensables (l'absence de majuscules, mouais), on peut ricaner devant les réflexions politiques du gars ou devant sa vision des homos. Mais quand le style atteint ce degré de puissance, quand on ne cesse de s'exclamer, à chaque page "Quel énorme fêlé !", quand surgit au détour d'un texte cette masse de sentiments rentrés, on ne peut que s'incliner et constater que depuis Buk, personne n'a su aussi bien insulter la société. Je ne vous promets pas que vous ressortirez de ce livre avec une vision saine de la vie : tout est déchéance, crasse, coups tirés à la va-vite, maladies bizarres, vomi et fins de nuits sordides. Mais derrière tout ça éclate la tendresse inaltérable de Bukowski vis-à-vis des quelques jolies choses de la vie (en gros : les enfants, les filles, la bière, les canassons et Mahler), dopée par une écriture franchement hilarante, parfaitement rythmée (malgré la traduction scolaire de Gérard Guégan), et pour tout dire bouleversante. C'est violent, discutable, misogyne, malpoli, souvent bâclé, d'une mauvaise foi totale, ça assassine tranquillement Henry Miller, Burroughs et Jean Genet... C'est la vie, c'est unique, c'est Bukowski.