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Sur les conseils toujours pointus et nécessaires de notre commentateur attitré et avisé Fayçal, je me suis enfin décidé à me pencher sur José Luis Guerín. Et ben, ça le fait. Réalisé en 2001 mais sorti en salle en France en septembre 2008, ce documentaire sans voix off, "brut" serait-on presque tenté de dire (comme la pierre mise à nu d'un édifice) mais sublimement cadré (120 heures de tournage condensé en 2 heures, du gros taff...) prend pour toile de fond la démolition du Barrio Chino, un quartier de Barcelone, et la reconstruction, sur le site, d'un immeuble de résidence. On comprend bien que ce qui intéresse surtout Guerín, ce sont les gens qu'il filme en pleine discussion, en pleine action, en pleine errance, tels quels. La discrétion de la caméra est absolument incroyable, à peine quelques clins d'oeil étant de temps en temps adressés à l'objectif. A quelques pas d'une église atemporelle qui semble veiller sur la mémoire du quartier, les habitants du coin, clodos, prostitués, travailleurs émigrés, personnages plus vieux que Mathusalem, assistent souvent incrédules à la mise à bas de cet édifice bientôt remplacé par une structure toute neuve avec, comme futurs occupants, des gens tout neufs - jeunes couples en pleine bourre avec jeunes enfants bien propres sur eux (superbe séquence lorsque les futurs nouveaux locataires tentent de saluer les anciens résidents dans l'immeuble adjacent : ces derniers ne les voient pas, ou font mine de ne point les voir, seul un petit salut qui ressemble à un au revoir finissant par être esquissé). Il s'agit bien d'un cycle éternel et, malgré l'angle minimaliste adopté par Guerin - laisser les gens faire leurs simples commentaires sur la situation dans ce petit quartier - le sujet prend une dimension universelle (et encore plus touchante lorsqu'on habite un quartier de Shanghai, Hong Kou, littéralement rasé en une poignée d'années).

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Il est souvent question de morts, mort d'un quartier, d'un style de vie, mais aussi au sens propre puisque cela commence avec la découverte de squelettes datant de l'époque romaine. Chacun se penche sur les barrières pour regarder "l'abîme", les fosses, et y va de son petit laïus, des gamins curieux aux philosophes de comptoir - "et ouais ma bonne dame, on finira tous comme ça"... On retrouve quelques personnages récurrents, un jeune couple vivant d'amour et de pétards (lui attend l'appel de l'armée, elle se prostitue... Chacun porte son fardeau, ou sa croix, tente de tracer sa route, comme Sisyphe, à l'image du sublime dernier plan en travelling arrière), un travailleur obsédé par la construction d'un mur (il bosse même la nuit...) qui s'est peu à peu enfermé dans son propre monde, deux vieux gars sortis tout droit du Muppet Show dont l'un commente tous les objets qu'il a ramassés (il a dû inspirer WALL-E) et part en quenouille sur la notion de "caprices" (il faut le voir, c'est hilarant, un passage quasi-surréaliste et pourtant profondément humain)... Chaque petite discussion a souvent l'air de rien mais finit par prendre une résonnance qui dépasse le simple cadre (Guerin a non seulement le don pour capter les cadres dans le cadre, mais aussi pour capter des réflexions qui tissent un lien tenu à travers l'édifice du docu (le passage à la télé de Cléopâtre qui entraîne une discussion sur les pyramides, puis sur l'art et la manière de construire les églises, puis sur les bâtiments modernes... Excellente réflexion d'un type: "Jésus, il est éternel, il avait le temps, alors que les jeunes couples mariés, il leur faut un appart de suite...")). Bref, c'est du très bel ouvrage, on se régale et on dit merci Fayçal.      

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