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Dans le monde du cinéma français vieille école, il y a comme ça des films fondamentaux. Toujours eu beaucoup d'admiration pour Becker, lui reconnaissant d'avoir planté les bases de le Nouvelle Vague, mais avec Le Trou, il pulvérise tout ce qu'on pouvait attendre du cinoche de papa de l'époque : c'est un chef-d'oeuvre renversant d'audace, qui n'a pas pris l'ombre d'une ride en 50 ans, et qui pourrait en remontrer à n'importe quel tenancier de la modernité actuel.

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C'est pourtant un sujet éminemment "à l'ancienne" : un groupe de prisonniers forcément virils tentent de s'évader. La première chose qui frappe, c'est que Becker s'arrête là ; il ne cherchera pas à dessiner ses personnages, à leur construire un passé ou un caractère qui seraient artificiels. Il les filme uniquement dans la préparation de leur coup, chaque geste se suffisant à lui-même. Cet aspect quasi-documentaire, hyper-réaliste en tout cas, bluffe complètement. Il n'y a pas de scénario dans Le Trou, seulement l'enregistrement objectif d'actes et de corps qui travaillent. A ce titre, les rares incursions d'une maigre trame dans le processus apparaissent presque en trop : la scène de parloir semble être le seul exemple d'un moment inutile dans le film ; elle fait sortir de ce but unique (s'évader) en apportant des éléments biographiques à un personnage bien plus intéressant quand il reste opaque.

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A part cette petite parenthèse, le film est extraordinaire de radicalité. On suit pas à pas toutes les astuces des gusses pour s'évader, depuis la fabrication d'une brosse à dents-périscope jusqu'à celle d'un sablier, depuis la destruction d'un mur de ciment jusqu'à la confection d'un mannequin. On sent toute la somme de recherches à laquelle ont dû se livrer les scénaristes : rien n'est laissé au hasard, le tout ayant été fait visiblement sous le surveillance aigue de José Giovanni, dont il semblerait que ce soit la vraie histoire. La précision de ce qui est montré est si maniaque que tout le reste passe au second plan : jeu des acteurs, mise en scène, trame, tout est tendu vers les seuls "faits" : comment percer une muraille, comment dégonder une porte, comment voler un flacon ? Becker filme tout dans la durée : scier un barreau prend dix minutes de gros plan, défoncer un sol 10 autres minutes, etc. C'est cette profonde attention à la durée des plans qui renverse le plus : ces longues séquences de vide (juste un pic qui attaque patiemment un bloc de ciment), non seulement créent une tension totale, non seulement témoignent d'un réalisme radical, mais aussi font verser le film dans une sorte d'abstraction presque poétique qui tranche avec le vérisme de ce qui est montré. A force, ces murs nus attaqués par les outils deviennent une pure surface, ces gestes pointilleux deviennent de purs actes privés de signification. On est complètement happés dans l'aventure de ces gars, plongés à leur côté dans cette atmosphère étouffante, anxieux comme eux dans l'attente de l'évasion et de l'air pur.

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Becker ôte tout ce qui pourrait nous détourner de cette profonde concentration : pas de musique, pas ou peu de personnages secondaires, pas de trame parallèle, pas de numéro d'acteur. Le Trou pourrait être austère et ennuyeux : il est passionnant, radical et extraordinairement tenu. Pas un poil de gras dans cette histoire minuscule et grandiose à la fois, c'est du travail d'orfèvre, d'une modernité éclatante.