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Là, c'est même plus du mélodrame, les enfants, c'est de la fontaine de larmes. Il faut dire que L'Herbier n'est pas rat en effets lacrymaux, à commencer par son scénario qui ferait passer Sans Famille pour une blague belge. Sibilla, jeune femme (l'actrice a environ 93 ans, mais fermons les yeux) fatale, est danseuse à succès la nuit, et malheureuse la nuit aussi. Le jour, on ne sait pas trop ce qu'elle fait, étant donné que tout se passe la nuit. En tout cas, entre deux danses lascives devant des gars avinés, elle sanglote au chevet de son fils mourrant. Celui-ci, les yeux maquillés au cirage, tend ses mimines vers la caméra dans une lumière oblique, et crie "môôôôman" que c'en est une horreur. Ce demi-cadavre est le fruit d'un amour qu'on imagine illicite entre Sibilla et un barbon riche qui l'a laissée tomber. Elle se tord donc les mains et ira même, dans une scène mémorable, jusqu'à manger un escalier presque en entier. Inutile de vous dire qu'on est déjà au bord de l'apoplexie. L'actrice ne fait pas tout à fait dans la dentelle du Puy-en-Velay, elle ne rechigne pas à la tâche et se dépense comme une perdue pour nous faire croire à son malheur.

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Après ça se complique pas mal, avec une sorte de piège tordu qu'elle tend au barbon par l'intermédiaire de sa fille (une quiche qui louche) et du prétendant de celle-ci, peintre aux yeux forcément rêveurs. A chaque fois qu'il pense à sa belle, il y a un jet d'eau qui se déclenche quelque part, me dites pas que j'ai l'esprit tordu. Bon, on suit cette douteuse intrigue pour faire plaisir à Sibilla qui est de plus en plus malheureuse et mange un oreiller. Le fait est qu'on ne comprend pas grand-chose à la psychologie d'icelle, qui déverse sa soif de vengeance sur les deux tourtereaux avant de leur ouvrir les bras.

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Peu importe : ce qui compte, c'est l'énorme batterie d'effets mise en place par L'Herbier, qui semble découvrir les vertus du cinéma avec un enthousiasme communicatif. Il ose tout : fermeture à l'iris fait avec ses doigts, flou du personnage principal quand celui-ci est perdu dans ses rêveries, filmage à travers un voile de dentelle, montage épileptique (certains plans durent une demi-seconde), surexposition, écran dans l'écran... C'est un festival de trouvailles visuelles, et même si le film a tendance à se traîner un peu, on ne peut qu'applaudir devant ces audaces des premiers temps. La scène finale renvoie d'ailleurs nos sarcasmes au vestiaire : l'héroïne se suicide (je balance la fin, et pis c'est tout) en se plantant un poignard long comme mon bras dans la poitrine, et se jette à corps perdu... dans l'écran de cinéma lui-même, sur lequel sont projetées les ombres des fêtards qui la sollicitent. C'est énorme. La stylisation extrême de ce genre d'idées rompt avec la puissance tranquille des nombreuses scènes de pietas qui jalonnent l'histoire : L'Herbier excelle à remplir son cadre de figures éplorées prises dans des rais de lumière au taquet, tout comme il s'éclate à reproduire des tableaux Renaissance avec ces tronches goguenardes représentant l'opinion publique. C'est du grand art, pas de doute, une fois passés les claquages de zygomatiques. Mes respects à l'ancêtre.

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