abc2Abbas délaisse pour une fois son Iran chéri pour aller explorer d'autres contrées, en l'occurence l'Ouganda, pour les besoins d'un documentaire "humanitaire" sur les ravages du SIDA dans ce pays. Tout commence effectivement comme un documentaire classique : des faits, toujours des faits, intéressants par ailleurs puisqu'on apprend comment les femmes parviennent doucement à s'auto-gérer pour venir en aide aux milliers d'orphelins. Ces dames apprennent l'épargne et la solidarité, et Kiarostami suit avec application ces explications chiffrées. Tout comme il continuera, tout au long de son film, à s'intéresser aux moyens d'aider l'Afrique (adoption ? mouaif... éducation ? mieux !).

Mais très vite, on se rend compte que Kiarostami délaisse un peu cet aspect très concret pour se laisser aller aux rêveries habituelles de son cinéma. Au bout de quelques minutes, les enfants se mettent littéralement à envahir l'image, saturant l'écran de leurs visages hilares ou stupéfaits, bondissant pour rentrer dans le cadre, anéantissant toute tentative du réalisateur de filmer autre chose abc6qu'eux. Aussi va-t-il se laisser faire, relâcher un peu la rigidité de sa commande, et faire confiance à l'alléatoire de son voyage. Le hasard est plus beau que le projet ? Filmons le hasard. Dès lors, le film devient passionnant, tant on sent Abbas sans cesse aux aguets devant tout ce qui peut se présenter à lui. Un homme un peu dingue qui veut crier sa joie, un pauvre môme accablé sous un fardeau de bois coupé, une femme qui essaye de se cacher de la caméra, un cadavre qu'on charge sur un vélo, une jolie ombre de corps qui danse, la pluie, tout est capté avec un enthousiasme constant, sur le vif, sans calcul. Le summum arrivant avec cette coupure de courant qui va nous apporter 6 minutes de noir total, filmées elles aussi dans leur durée. Avec ce sidérant morceau de bravoure, on tombe immédiatement dans le grand Kiarostami de Five : on regarde le Rien avec fascination, un Rien rendu splendide par les apparitions fulgurantes de quelques détails (une allumette qu'on allume qualques secondes, des éclairs qui laissent apparaître des branches). De l'immense cinéma immédiat.

abc5Comme toujours, Kiarostami préfère filmer le voyage plutôt que son but, le trajet plutôt que l'arrivée. Nombreux plans pris depuis sa voiture, travellings hasardeux le long des routes, flâneries sur les marchés, on est en terrain connu. Et puis toujours ces visages profondément scrutés, cette interrogation angoissée qui passe à travers des regards, cet amour de l'autre. Le voyage, commencé avec Kiaro et son équipe, se terminera avec une petite fille quittant son Ouganda dans les bras d'Autrichiens compatissants, comme pour mieux montrer un cinéma qui se retire respectueusement devant la vie qui va.