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Il y a quand même quelque chose de jubilatoire dans ce Judex. Les quinze premières minutes sont proprement éblouissantes, Franju plantant l'atmosphère avec une mise en scène et des cadres proprement parfaits au service de ses personnages : le banquier véreux, le secrétaire à la crinière et la barbe blanche qui ne parviennent point à cacher un oeil malicieux, le détective pataud Coquentin qui ferait passer d'entrée de jeu Jean-Pierre Léaud, chez Truffaut, pour Sherlock Holmes, la jeune fille (Edith Scob) à l'allure de colombe blessée, tout ce petit monde s'observe, est observé, alors qu'une curieuse lettre accusatrice signée Judex circule de main en main; le banquier a jusqu'au lendemain pour avouer ses crimes sinon gare! Arrive alors la fameuse séquence de bal costumé sur la somptueuse musique de Maurice Jarre, de curieuses têtes d'oiseaux se jaugent, les douze coups de minuit sonnent et là, le drame totalement inattendu, même après 12 visions, survient. On jubile.

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Ce premier quart d'heure est vraiment magique et même si la suite réserve son lot de rebondissements (invraisemblables souvent) et de séquences de bravoure, on demeure sous le charme de cet incipit aux petits oignons. Il est vrai qu'ensuite le scénario part un peu dans tous les sens, s'attachant de façon sporadique à certains personnages : le vengeur masqué - et déguisé - Judex et sa cohorte d'hommes en noir (et de bergers allemands - on repense aux aboiements terribles des chiens dans Les Yeux sans Visage), la délicieusement perverse et polymorphe Francine Bergé (fantômette, nonne, fille de guinguette ou grande dame en tenue de soirée), le brouillon Coquentin avec son chtit assistant d'un jour, la divine Silva Koscina (Daisy) quasiment nue et sexy en diable en trapéziste; le combat entre les deux femmes sur le toit, l'une gainée de noir, l'autre de blanc plaque d'ailleurs sur le visage un sourire imbécile de plaisir. On ferme les yeux sur les grosses ficelles du scénar et les coïncidences un peu téléphonées (- Je vais te tuer vieillard! - Mais non, Diable, tu portes la bague que je t'ai donnée à ta naissance! - Ciel, je suis donc ton fils!) en savourant ce récit d'aventures feuilladien comme on en fait plus, comme on ne sait plus en faire, bah va...

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Le noir et blanc, définitivement, permet au film de vieillir cent fois moins vite que Nuits Rouges et les vieilles caisses (l'ambulance, démentielle) du début du siècle donnent au film un vrai cachet. Certains dialogues sont d'une vraie drôlerie - Coquentin qui narre ses histoire à la petite fille, squeezzant complètement son taff -, certaines situations sont tordantes (les menottes qui surgissent de l'intérieur du bureau alors que le bandit tente d'ouvrir un coffre), d'autres impressionnantes (les hommes en noir qui gravissent cet immense mur) voire pleines de poésie (la jeune fille en blanc abandonnée en route par les malfrats et sur laquelle veille un vaillant berger allemand sorti de nulle part). Franju nous trimballe d'un lieu à un autre (le château, le ptit bal popu, le bon vieux village de campagne, la maison délabrée, le caveau inquiétant...) avec une véritable aisance et ponctue ses différentes séquences de quelques intertitres par pure nostalgie. Nan, franchement, devant Judex je resterai toujours perplexe et bienveillant.

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