image3bCe blog ne donne pour l’instant pas assez de place à Moretti, manque que je m’empresse de compenser avec cette petite merveille de style qu’est Palombella Rossa. On repère son Nanni à 3 kilomètres, dans cette façon de jouer avec l’allégorie et la fable tout en faisant semblant de servir une comédie sociale sans ampleur. Ici, il s’agit de régler ses comptes avec son passé communiste, à l’heure où le capitalisme et la médiatisation à outrance du pouvoir commencent à imprégner la politique italienne (en passant, on aurait bien besoin d’un Moretti en France aussi).

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Pour ce faire, le compère situe son action dans une piscine, au cours d’un match de water-polo. Après un accident de voiture (rater un tournant, déjà toute une symbolique de la posture citoyenne), le personnage plonge dans une sorte de questionnements sur ses convictions politiques, et la image1bpartie va devenir l’image de ces questionnements : qu’il reste sur le bord torturé par des angoisses intellectuelles, ou qu’il participe au jeu harcelé par les règles d’un sport qui le dépasse, Moretti décline toute une gamme de motifs, drôlatiques ou graves, hyper-sensibles ou frontaux, qui tendent à dresser un état des lieux de sa position. On vient le sommer de délivrer un message définitif, on l’exclut du jeu, on lui balance des doctrines absconses, on le force à faire des choix nets alors que le gars est perclus de doutes : Palombella Rossa semble bien être un tournant dans la vie de Moretti. C’est finalement un film de deuil, le deuil d’idéaux qu’on sent fragiles, le commencement d’une période où on a plus envie de se laisser aller à la beauté simple de la vie qu’aux ratiocinations morales. Regarder Docteur Jivago, écouter Bruce Springsteen ou faire des grimaces à des enfants est ma foi plus tentant que chercher la cohésion de groupe, que réfléchir au marxisme ou que redéfinir ses choix éthiques (tirer à gauche, à droite ?, de l’importance du penalty dans la vie intellectuelle).

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palombellarigore400Hétérogène et abstrait, le film ne se perd pourtant jamais dans une posture trop cérébrale. Bien au contraire : la variété des styles, l’humour constant qui marque chaque scène, la mise en scène enlevée et très originale, font de Palombella Rossa un objet certes étrange, mais parfaitement passionnant. Moretti alterne tous les styles, du flash-back poétique au documentaire sportif, de l’allégorie à la chorégraphie (splendide plan final, audacieux et hyper-stylisé), de la comédie verbale (ses crises de colère sont toujours impayables) au sentimentalisme pur (une foule qui chante subitement dans une osmose parfaite, une suspension du temps autour de « I’m on fire » de Bruce, un public happé par une scène mélodramatique au cinéma). Moretti y déploie une écriture vraiment foisonnante, une maîtrise formelle qui ne lâche jamais rien, et un jeu d’acteur excellent : c’est sobre et en même temps survolté, drôle et en même temps profondément touchant et sombre. Tournant moral visiblement assez douloureux, et tournant esthétique qui plante définitivement le « nouveau » style Moretti (éclaté et symbolique), ce film est un vivier de sentiments hétéroclites. Plus qu’amoureux.