Un drôle de clown blanc qui rôde dans les couloirs de cet asile et qui prend des allures de mort... Un film qui fleure l'odeur du testament... mais le clown, sodomisé, prouve que le Bergman est encore vert. Pas évident comme cela de se fondre totalement dans cet univers limité à deux décors où s'agitent l'oncle Carl avec sa jeune femme, Pauline (magnifique Marie Richardson), et un vieux professeur un peu secoué du bocal. C'est on ne peut plus dénudé, on est d'accord, mais surgissent toujours quelques petites "étincelles" de vie au coin de chaque scène. L'oncle Carl est à l'asile après avoir battu sa femme (ah ben oui, les problèmes de couples, indéfiniment...) et "projette" de réaliser le premier film parlant de l'histoire du cinéma. Devant un petit cénacle de proches et de locaux, le film sera montré, avant qu'un incendie en interrompe la projection. Pas de problème, l'Ingmar en garde sous le pied, cinoche ou théâtre, il assure, et les acteurs du film se mettent en scène devant cette petite assemblée, les dérapages entre le scénar et la vie privée étant toujours possibles...

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Si l'oncle Carl, bien malade, ne cache point ses lourds problèmes intestinaux, il est aussi celui qui a toujours la folie d'aller jusqu'au bout de ses créations - même si la plupart ont échoué. Avec la salle de cinéma qui prend feu, on pourrait presque se demander si  le constat de Bergman sur ses propres oeuvres n'est pas un peu amer... De même le sujet du film lui-même (les amours improbables entre un Schubert au seuil de la mort et une prostituée vierge, superbement intitulées "La Joie de la Fille de Joie" (lol Ingmar)) vire un peu à la boutade. Cependant, en filigrane, on suit ce personnage de Carl, ses infidélités, ses relations troubles avec Pauline, ses rapports tendus avec sa mère ou affectifs avec sa demi-soeur... C'est pas toujours clair comme de l'eau de roche - j'ai dû cligner des yeux parfois - mais demeurent quelques superbes plans : la présentation du film sur cette mini scène qui rappelle Fanny et Alexandre ou ce plan en plongée sur les spectateurs formant un petit cercle et sirotant leur café; on se sent un peu comme eux, assistant douillettement à l'un des ultimes spectacles du maître; mêlant ciné-télé-théâtre-vie privée, tout cela dans une assiette suédoise qui sent le sapin, Bergman nous plonge au coeur de son art, et les envolées de Carl (cette volonté de créer de la "joie" à l'instar du personnage du Schubert qu'il incarne), ses doutes, ses peurs, ses pulsions, ses interrogations en font un vrai personnage bergmanien, "fissuré" de l'intérieur. Conscient de passer à côté de beaucoup de choses - po grave, j'aurais toujours le temps d'y revenir avant le passage du prochain clown... - (faudrait presque avoir tout Bergman en tête à chaque fois et moi, petite mémoire), je reconnaîs malgré tout que ce film "somme" ("assommant" diront certains, cela se conçoit, faut être d'humeur hivernale) possède suffisamment d'interrogation existentielle - le rire et la mort main dans la main, la mince frontière entre l'art et la réalité, les divergences au sein du couple - pour savoir qu'on est bien en présence d'un Bergman.

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l'odyssée bergmaneuse est là