18898066_w434_h_q80Au générique, on apprend que L'Heure d'été a été coproduit par le Musée d'Orsay, et en effet quel plus beau cadeau pouvait-on faire à un musée que ce magnifique essai sur la transmission, sur la culture, sur l'oeuvre d'art au temps de la mondialisation, et sur le difficile apprentissage du regard ? Voilà longtemps qu'Assayas ne m'avait autant ému : son film est subtil, d'une grande intelligence, profond, hyper-sensible, le tout emballé dans un écrin esthétique sublime.

Il est question là-dedans d'une cellule familiale grand crin, cultivée et raffinée, qui va doucement exploser dans tous les sens suite à la mort de la mère de famille. Mais ici, pas de cris, pas de bagarres d'héritage ; tout se fait dans la simplicité implacable du temps qui passe. L'effondrement est silencieux et lent. On sent dès le départ que l'héritage moral de l'aïeule (Edith 18898067_w434_h_q80Scob, prodigieuse dans sa finesse d'expressions) ne résistera pas au passage de génération : si Berling semble désespérément accroché à ce passé glorieux (un grand-oncle artiste peintre réputé, une maison remplie d'oeuvres d'art), ses frères et soeurs semblent bien avoir un pied beaucoup plus robuste dans le monde contemporain (Binoche travaille pour des designers contemporains pointus, Renier est expatrié à Shanghai où il fabrique des chaussures de sport). A la mort de leur mère, c'est de transmission qu'il va être question : transmission du goût, de la sensibilité, mais aussi transmission d'une certaine vision de l'enfance. Le combat se joue entre nostalgie et modernisme, passé et futur, et il est perdu d'avance : à l'heure où il est plus important de devenir que d'être, Berling apparaît comme le dernier feu d'une civilisation éteinte (celle des érudits sensibles).

18898063_w434_h_q80Ca pourrait être un sujet un peu réac, gavant dans son discours (la nouvelle génération serait celle incapable d'apprécier les grandes oeuvres du passé). Et il est vrai que parfois, Assayas tombe dans ce travers : inutile, cette scène où il apprend que sa fille fume du shit et vole dans les magasins ; trop chargée, cette séquence finale où Assayas "raccorde" son film avec ses tentations rock'n roll habituelles ; certains symboles sont trop appuyés, certes. Mais pourtant, le sujet passe, grâce à cette sensibilité d'une infinie mélancolie qui traverse le film. En choisissant comme lieu central une maison bourgeoise qui se délite peu à peu au fur et à mesure de la visite des galeristes et des acheteurs, Assayas instille une jolie symbolique de milieu clos (la maison-famille) qui éclate. Sa mise en scène, mouvante, lente, construit des rapports étonnants entre les êtres (la première scène de repas familial est faramineuse), et entre ceux-ci et les lieux : nombreux plans pris à travers des vitres ou des vitrines d'expos ; fluidité des travellings qui viennent chercher les regards, opposés à des champs/contre-champs en faux-raccord volontairement heurtés (la scène du bar entre Berling et Renier) ; impression constante de vie ; magnifiques fins d'"actes", tous en clair-obscur, comme si les personnages avaient déjà un pied dans les ténèbres ; photo lumineuse qui tient compte des saisons avec une grande finesse...

Dans ce petit bijou de finesse de réalisation, Assayas écrit un de ses plus beaux scénarios, parfaitement 18898071_w434_h_q80monté et dialogué (devant un meuble familial que Berling a dû céder à un musée, sa femme : "il est bien mis en valeur ici", ce à quoi il répond : "oui, il est bien mis en valeurs", et je vous jure qu'on entend le "s"). Ses acteurs sont au diapason, malgré un Renier pas très à l'aise avec l'aspect naturaliste de l'écriture. On pourrait parler de toutes les séquences, qui sont à chaque fois à la bonne distance, sur le bon ton, toujours sur le fil ténu de la sensibilité nostalgique. Le cinéaste français le plus moderne d'aujourd'hui livre un coming-out sur sa vision du passé, et il se retrouve encore une fois en plein milieu du monde qui l'entoure, regardant jeunes et vieux avec une égale sévérité et une égale tendresse. Je viens de voir le plus beau film de 2008... mais on n'est qu'en mars. (Gols 15/03/08)


18898050_w434_h_q80J’avoue que j’attendais beaucoup de ce film, considérant Assayas comme un des rares jeunes réalisateurs français plein d’originalité et d’acuité, et je ne cache pas que je serais un léger ton en dessous de celui de mon camarade de jeu. Pas grand-chose à redire sur ce que Gols en pense si ce n’est peut-être que le film manque parfois un peu d’aspérités. Le temps passe, la vie va, et les choses que l’on pensait transmettre d’une génération à l’autre, un héritage aussi bien matériel qu’affectif, finissent par glisser des doigts. On comprend que le pauvre Charles Berling soit tout dépité d’avoir laisser échapper les deux Corot (symbole de la « richesse » artistique de la famille), seules deux théières et un plat en argent (récupérés par Binoche) et un vase en verre (pris par l’employée de maison) étant finalement conservés grâce à la charge émotionnelle qu’ils renferment… Le reste de cet « héritage » se délite en deux temps trois mouvements sans que le Charles puisse véritablement stopper l’hémorragie. Seulement, si la fluidité, la limpidité de la mise en scène s’accorde parfaitement avec le fond, ce sentiment terrible finalement que tout (ou presque) échappe, se perd en route, cette caméra qui glisse sur les êtres tend aussi parfois à une certaine superficialité… Les coups de gueule – enfin juste un… - sont rapidement étouffés, les rancoeurs disparaissent en un rien de temps et même les pleurs se font gentiment et en silence ; on est presque content lorsque Berling engueule sa fille d’avoir claqué la porte, en la claquant lui-même deux secondes après, comme si on assistait enfin à l’expression d’une réelle émotion… Les personnages – certes nombreux – sont également relativement peu fouillés : ils endossent un rôle, ont dès le départ une étiquette qu’on leur colle sur le dos (l’expat à Shanghai, forcément dans le business, qui pense à la thune ; l’artiste, forcément à New York, un poil je-m’en-foutiste…) et gagne que très peu en profondeur au fil du récit comme s’il n’en valait de toute façon po la peine (aucune empathie, quoi… puisqu’il néglige le passé. Un peu dommage…). Bon dis comme ça, je sens que je suis un peu en train de faire bouillir l’ami Gols pour qui soulignait la « simplicité implacable du temps qui passe », ou encore « l’effondrement silencieux et lent » (ouais, ouais, je cite, attention, je vois ce qu’il veut dire !!!). Mais ce constat est parfois un peu simpliste (putain, je marche sur des œufs…) ou disons un peu facile (le personnage de Berling vit dans le passé et a du mal à "voir" le présent (il ne sait rien de sa fille), et vice versa pour son frère et sa soeur - est-ce vraiment si élémentaire?) et téléphoné (téléphone – cadeau donné à la mère – qui reste dans sa boîte comme si on faisait le deuil de la communication, de la "transmission", à l’ère dite justement de la communication). Je reconnais que le film possède un charme évident, "mouvant", tente de s’inscrire on ne peut dans le monde contemporain (ah, tiens maintenant les jeunes jouent au foot tout seul pendant des teufs – l’effet Zidane ? (cette séquence finale qui rappelle Désordre est po la partie la plus inspirée, on est d’accord), que les acteurs sont au taquet et qu’Assayas est loin d’être un guignol pour insuffler de la vie dans chacun de ses plans. Mais bon, comme d’ailleurs dans d’autres œuvres du cinéaste (Les Destinées sentimentales, Boarding Gate…), j’ai un peu le sentiment de surfer d’une séquence à l’autre – avec un vrai plaisir attention - sans parvenir vraiment à « rentrer » dans le film. Après la scène d’exposition parfaitement maîtrisée, on perd parfois un peu le fil narratif, certaines séquences n’apportant pas beaucoup d’eau au moulin (Binoche à New-York, mouais…) et certains personnages centraux étant totalement délaissés (Jérémy Rénier, tout le monde s’en fout ? Ben ouais il est Shanghai , capitaliste va !– rah dur…). Bref, charmé mais pas bouleversé (et volontairement un peu avocat du diable, eheh). (Shang 18/12/08)