Sans_titreJolie petite chose que ce film méconnu d'Ingmar, encore que "jolie" ne soit pas tout à fait le mot juste : le film est noir, très noir, et même si Bergman tente de rattrapper le coup dans les derinères minutes avec un quasi-happy-end, ça reste baigné de morbidité et de pessimisme.

Attitude d'autant plus curieuse que Au Seuil de la Vie se déroule uniquement dans une chambre de maternité, lieu pourtant propice à la joie. Trois femmes partagent cet espace clos : Cecilia, qui vient de perdre son enfant, et qui est persuadée que la faute en revient au peu d'amour dans son couple ; Hjördis, enceinte mais terrorisée par les responsabilités inhérentes au rôle de mère ; et Stina, attendant avec passion son accouchement et filant le parfait amour avec un Von Sydow lumineux. Bergman observe ces trois postures, ces trois façons d'envisager la maternité et l'enfant à venir. Il va petit à petit les entraîner dans une atmosphère délétère, livrant une vision de la vie complètement fermée par ses angoisses psychologiques. A travers une conversation amère entre mari et femme qui ne se comprennent pas, à travers une crise d'angoisse d'une fille-mère reportant son passé douloureux sur son enfant, à travers un accouchement à la limite du gore, il enferme ses personnages dans une atmosphère morbide à souhait, et son film sur l'enfance prend des aspects absolument horribles.

871Le magnifique travail sur la photo et sur les gros plans ajoute à cette ambiance : les actrices sont scrutées dans leurs masques de douleur : celui de la douleur intérieure, ces femmes étant surtout torturées par leur rôle de mère mal assumé (belles allusions, au passage, au féminisme et au statut des femmes) ; et celui de la douleur physique, le sommet du film étant cet enfantement plein de cris horribles et de visages convulsés. Au Seuil de la Vie est un huis-clos étouffant, presque fantômatique (étranges scènes nocturnes, où la lumière se déplace avec les actrices pour mieux cadrer des visages angoissés), duquel les enfants, sujet principal du film, sont presque absents. Seules deux séquences leur donnent enfin leur place, mais chacune avec une petite pointe de sarcasme qui vient casser la naïveté du motif. Ils sont jolis, ces poupons, mais rangés dans des tiroirs (c'est comme ça, en 1958, visiblement), ou vagissant dans leur solitude et leur inquiétante érangeté. Décidément, Ingmar semble avoir des soucis avec les bébés.

Si le film est parfois un peu terne dans sa mise en scène, si sa fin est trop visiblement optimiste pour être honnête, Bergman réussit un moment hors du temps et de la vie qui fonctionne très bien. Les rares incursions du monde extérieur (Von Sydow, excellent en contre-emploi) rappellent que ce qui attend ces femmes dehors n'est guère plus brillant que ce qu'elles vivent à l'intérieur. Bref, c'est affreux, c'est du Bergman, c'est pas gai, parfois lourd, mais intrigant et assez puissant.

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l'odyssée bergmaneuse est là