le_20jeune_20wertherQuelque part entre la jeunesse morbide de Pialat et la jeunesse lumineuse de Truffaut (celle de L'Argent de poche), il y a la jeunesse mélancolique de Doillon. Une jeunesse préoccupée par la mort, et considérant l'amour, la vie, l'amitié comme des choses importantes. Une jeunesse déjà adulte, concernée, loin de l'insouciance qui lui est souvent attribuée. Le Jeune Werther réussit là où nombre de films sur l'adolescence échouent : prendre cette époque au sérieux, accorder aux chagrins d'amour de cet âge-là l'importance qu'ils ont.

Dans un Paris étrangement désert, uniquement peuplé de ces ados en bande, privé de ses habituels figurants, et du coup à la limite du fantastique, Doillon filme des ados tristes, qui écoutent Bashung et lisent Goethe, qui ont déjà tout compris des rapports de couple, de cette chiennerie de vie et de leur avenir peu glorieux. C'est très joli, comme toujours très bien dirigé, sensible, attentif, beaucoup plus travaillé que ça n'en a l'air (notamment les bruits de rue, j'arrive pas à savoir si c'est du son direct ou si ça a été retravaillé, mais c'est un travail magnifique). C'est beau comme du Souchon qui aurait fréquenté Chateaubriand, c'est-à-dire vraiment pas mal, mais assez peu crédible. Là où Petits Frères avait parfaitement perçu une enfance, et le difficile passage à l'âge adulte, les personnages du Jeune Werther peinent à convaincre totalement. Pourtant, la direction d'acteurs est encore une fois totalement réussie, il y a une intelligence de la jeunesse qui fait mouche. Mais les caractères eux-mêmes semblent un peu trop "profonds", là où on aurait aimé un peu plus de... jeunesse, finalement. Allez, lâche-toi, Jacques.

La première moitié du film est néanmoins très belle, une bande de gosses qui s'organise autour d'un11_lejeunewerther_03 évènement bouleversant (le suicide d'un des leurs), leurs interrogations, leur vision de la mort et de l'amitié. Là, on touche à quelque chose d'inatteignable, une conscience métaphysique innée, un romantisme moderne et feutré. Là, les comparaisons entre le jeune Ismael et le Werther de Goethe apparaissent très pertinentes, comme une évidence. Mais la deuxième partie est un peu plus laborieuse (les amours, les ruptures, les copines qui montent des plans, etc.), peut-être trop littéraire. On sent trop l'adulte filmant des enfants, et cette fois-ci ça ne fonctionne pas. De toute façon, c'est toujours comme ça avec Doillon : c'est toujours très intelligent et sensible, mais un chouille trop pensé pour emporter complètement l'adhésion.  (Gols 26/06/06)


« Oui, mon ami, c'est aux enfants que mon cœur s'intéresse le plus sur la terre. Quand je les examine, et que je vois dans ces petits êtres le germe de toutes les vertus, de toutes les facultés qu'ils auront si grand besoin de développer un jour ; quand je découvre dans leur opiniâtreté ce qui deviendra constance et force de caractère ; quand je reconnais dans leur pétulance et leurs espiègleries même l'humeur gaie et légère qui les fera glisser à travers les écueils de la vie ; et tout cela si franc, si pur !... alors je répète sans cesse les paroles du Maître : Si vous ne devenez semblable à l'un d'eux. Et cependant, mon ami, ces enfants, nos égaux, et que nous devrions prendre pour modèles, nous les traitons comme nos sujets ! Il ne faut pas qu'ils aient des volontés !... N'avons-nous pas les nôtres ? Où donc est notre privilège ? Est-ce parce que nous sommes plus âgés et plus sages ? Dieu du ciel ! Tu vois de vieux enfants et de jeunes enfants, et rien de plus. »

Les Souffrances du jeune Werther
Goethe

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En ne faisant intervenir aucun adulte, Doillon semble mettre une entière confiance dans le jeu de ses jeunes interprètes ; les dialogues sont comme toujours, chez le cinéaste, très écrits et sonnent parfois plus ou moins justes en fonction des personnages (mention bien en particulier pour Ismaël et la plupart des filles…) ; Doillon leur laisse tout de même pas mal d’espace dans le cadre et de temps, la plupart des scènes étant des plans-séquences, assez « mouvementés » ou disons « mis en mouvement » : tout le naturel des jeunes acteurs peut alors s’exprimer même si parfois leurs inquiétudes, leurs propos ou leurs préoccupations semblent un tout petit peu au-dessus de leur âge (comme s’ils avaient déjà un peu de recul sur ce qu’ils étaient en train de vivre).

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Doillon parvient tout de même à capter chez chacun d’eux les « germes » de leur caractère : Ismaël semble ainsi habité par la franchise, ne cherchant jamais à profiter des filles qui sont attirées par lui, mais aussi par l’indécision ; il est également éminemment romantique dans sa capacité à toujours rêver de l’impossible et à se bercer volontairement d’illusions ; personnage attachant, il semble antinomique à celui de Miren (la fille dont Guillaume gardait la photo) plus intéressée apparemment par les émotions qu’elle provoque que par les sentiments qu’elle ressent. On devine aussi dans la petite bande la façon dont la plupart « risque » d’évoluer : Mirabelle qui fait déjà part de son manque de confiance en soi, Faye, la petite boule timide qui a du mal à « s’imposer », le gamin aux cheveux en bataille qui semble ne pas prendre toutes ces histoires de cœur très au sérieux, Theo, l’ami d’Ismaël, opportuniste et guère fidèle…

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On perçoit dans cette petite bande les premières failles de leur vie future, cet épisode tragique sonnant, également, prématurément, la fin de leur innocence : à chacun dorénavant de prendre ses responsabilités s’il veut s’exprimer - en allant tagger un mur -, se venger, se révolter – en attendant un prof dans son entrée pour lui régler son compte -, ou tout simplement satisfaire sa curiosité, connaître la vérité – en suivant ou en abordant des inconnu(e)s. L’art de Doillon est de ne jamais prendre de haut ses ados et de les filmer à hauteur d’hommes – ou de femmes – qui, à défaut d’être encore des adultes, sont en train de le devenir (comme le dit Ismaël lors de la soirée, «Je suis en pleine croissance et je pourrais bien prendre 5 ou 10 centimètres en une soirée » : la mort de leur ami va de la même façon leur donner subitement quelques années de plus). C’est peut-être parfois un peu trop « maîtrisé » pour être parfaitement au diapason de cet âge de tous les doutes (il y a en effet peut-être un peu plus de candeur et de sensibilité dans d’autres œuvres de Doillon comme Ponette ou Le petit Criminel) mais c’est, quoiqu’il en soit, totalement respectueux de cet âge beaucoup moins « bête » qu’il n'en a l’air.  (Shang 15/12/08)

Pour la journaliste Laure Adler, ce passage du livre de Goethe s’applique parfaitement à l’univers cinématographique de Jacques Doillon. Et l’on ne peut qu’acquiescer tant le cinéaste, quand bien même il traite de l’adolescence, évoque, avec la même gravité qu’il le ferait avec des adultes, les thèmes de l’amour, de l’amitié, de la trahison ou encore de la mort. La bande d’adolescents du film est comme toutes les bandes d’adolescents dans les cours de récréation ou sur les marches d’escaliers, à la fin des cours, dans la rue : leur seul vrai sujet de conversation est de savoir « qui sort avec qui » ou « qui veut sortir avec qui ». Rien de bien original, jusqu’à ce que Doillon fasse intervenir le suicide de l’un de leur jeune camarade, Guillaume, dans le récit. Ismaël, son plus proche camarade, reste dans un premier temps totalement sans voix devant la nouvelle, mais « Guillaume » ne tarde pas à devenir le sujet principal, voire le seul souci, lorsqu’Ismaël retrouve ses amis. Si la tristesse du deuil prendra quelques jours avant de les submerger, le plus important pour eux semble apparemment dans un premier temps de comprendre ce qui a pu pousser Guillaume à se pendre. Est-ce la pression du lycée, la faute d’un prof ? Est-ce un problème d’argent ? Est-ce un problème de cœur ? Ou est-ce tout simplement leur propre faute, n’ayant pas été capables d’être assez proche de Guillaume pour comprendre ses tourments et le dissuader de commettre l’irréparable ?...