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Moins fauché que Dark Star de John Carpenter, Ludwig est un vrai voyage long de quatre heures plein de splendeurs. Difficile, sur le fond, de ne point penser au Salon de Musique de Ray, tant on assiste à la même fascination pour la beauté, pour l'art, la musique, au mépris de toutes les contingences bassement matérielles - un peu embêtant tout de même pour un gars censé être au pouvoir...  "J'ai lu beaucoup de choses sur le matérialisme, dit notre Ludwig, mais cela ne pourra jamais satisfaire un homme, pour la simple raison qu'il ne veut pas être ramené au même niveau que les animaux". L'animal humain a dû rester sourd à ces paroles prophétiques. A mesure que le film avance, Ludwig s'enferre de plus en plus dans son univers (pauvre général qui vient lui rendre compte de la guerre : "Dites-leur simplement que je ne suis pas au courant..."), un monde décadent et crépusculaire où plus rien ne semble le satisfaire. Déclaré fou par des experts, il se déclare lui-même une "énigme" avant de s'enliser dans les terres environnantes...

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Au cours de la première partie - juste après son sacre où il montre déjà quelques signes de fébrilité et d'agacement devant le côté cérémonieux du bazar -, Ludwig ne trouve de réconfort qu'auprès de sa cousine Elizabeth d'Autriche, la viscontienne Romy Schneider : fasciné par sa beauté, il l'est tout autant par son ludwigcaractère émancipé (elle s'échappe dès qu'elle le peut et sous n'importe quel prétexte de tout repas familial et autres fonctions dues à son rang) et partage avec elle quelques longues balades à cheval pendant la nuit. C'est peut-être la seule véritable période de sérénité pour le jeune Ludwig, bien que cet amour (elle ne lui cèdera qu'un baiser) soit condamné d'avance. Beaucoup plus réaliste que le jeune roi, l'Elizabeth lui confiera sa soeur auprès de laquelle il ne trouvera jamais satisfaction (il finit même, après les fiançailles, par avorter purement et simplement cette idée de mariage). Son seul autre souci, dès la prise en charge de ses fonctions, est de s'assurer de la venue du compositeur Wagner; si ce dernier profite quelque peu de la situation, pour Ludwig, l'argent n'a de toute façon aucune valeur en comparaison avec le génie du maestro. Pressé par son gouvernement de s'en défaire -au vue des sommes astronomiques qu'il engloutit-, Ludwig finit par céder avant de se lancer dans la construction ou la rénovation de somptueux châteaux. Sa vie suivra dès lors une pente irrémédiable : vivant de plus en plus isolé du reste du monde, entouré simplement de ses jeunes serviteurs (magnifiques séquences de bacchanales qui font écho à celle des nazillons dans Les Damnés (le short bavarois est quand même pas ce qu'on peut trouver de plus sexy, non?)) qu'il quitte après un ultime regard en s'enfonçant dans la nuit sous la neige... Il semble dès lors ne plus guère se faire d'illusion sur sa fin et, lorsqu'il est finalement éjecté du trône, il sait parfaitement quelle est la seule échappatoire qui lui reste...

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Difficile de trouver les mots pour décrire la mise en scène somptueusement triste de Visconti (ce véritable lac des cygnes dans une grotte éclairée de manière surréaliste d'une étrange et morbide beauté, ce long couloir de glaces où résonnent les pas et le rire de la Romy devant tant de grandeur désertée, ces séquences de nuit où la blancheur lunaire des visages semble presque fantômatique...), ou pour évoquer ce sublime thème musical qui laisse planer constamment un évident malaise. La performance des acteurs est également pour beaucoup dans l'aspect hypnotique de certaines scènes : bien sûr Helmut Berger dont le visage se transforme à chaque scène - sa pâleur mais surtout ce collier de barbe qui progresse comme une lèpre à mesure qu'il sombre -; Romy Schneider (Ok, Gols n'est point fan, il a tort), tour à tour envoûtante, pleine de grâce ou pleine d'allant, bousculant tout son lourd entourage familial à chacune de ses apparitions; l'incroyable John Moulder-Brown (le prince Otto) dont la chute dans la folie fait froid dans le dos; Trevor Howard (Wagner) et sa maîtresse, Sylvana Mangano, qui campent parfaitement toute l'ambiguïté de cette alliance... Bref, même si le rythme du film est parfois un peu lancinant, il permet de plonger graduellement dans l'état d'âme dépressif du Ludwig, de plus en plus démuni devant ce monde en pleine mutation (la fin de l'aristocratie, la montée de la bourgeoisie, cela ne vous rappelle rien ?). Crépusculaire, c'est le mot.      

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