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Cinq heures de film pour un des plus grands Bergman, on se demande si c'est suffisant. Fanny et Alexandre est un chef-d'oeuvre intersidéral, et à la rigueur il ne faudrait rien en dire : ouvrez juste vos yeux, et regardez. C'est le genre de merveille qui ne peut pas se transmettre, un pur objet cinématographique qui n'utilise que le langage du cinéma pour s'exprimer.

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A l’orée de sa vieillesse, le bon Ingmar revient sur ses années d’enfance, et sert LE film sur les enfants : le premier acte, le plus beau, vous plonge immédiatement dans une nostalgie poignante. Bergman y retrouve toute la magie de Noël, à l’époque où cette fête veut encore dire quelque chose. La maison des Ekdahl est pleine de mystères, d’histoires, de jeux, de joie, de drames. Eclairés à la bougie, les décors expriment en plein cet aspect onirique des souvenirs d’enfance de Bergman, et nous entraînent dans une atmosphère d’une merveilleuse mélancolie, qui a autant à voir avec la poésie naïve de l’univers enfantin qu’avec un sourd rappel d’un monde d’innocence perdue. Au milieu des drames, des tragédies, des frustrations, des perversions, des renoncements des adultes, les enfants découvrent un univers merveilleux que rien ne vient entamer. Leur découverte du cinéma (sublime scène où Alexandre fait jouer un petit praxinoscope pour ses cousines) et du théâtre (scène non moins énorme où l’oncle leur apprend les vertus du pet) y est pour beaucoup : leur monde est un monde de jeux et d’artificialité, de magie et de cabotins. Mais au sein de cet univers magnifique, sublimé par une photo crépusculaire extraordinaire, se cachent les rancœurs des grands, auxquelles Bergman donne également toute la place. Chaque personnage porte en lui une faille béante, qui éclate dans toutes les scènes de couple, quand les enfants dorment (ou quand on croit qu’ils dorment) : deux vieux amants que la vie a séparés, un mariage bâti sur la violence et la lâcheté, un mari obsédé par les jeunes filles, un directeur de théâtre criblé de dettes, des femmes abandonnées,… Le monde est pourri jusqu’à l’os, et c’est toute la grandeur du film que d’en parler au sein de la douceur mélancolique et de la lumière dorée.


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Comme The Dead de Huston, qui fonctionne sur les mêmes émotions, Fanny et Alexandre est un film-testament d’une beauté sidérante, qui utilise le difficile sentiment de la nostalgie en maître. Tout est précis, tout est maîtrisé avec une minutie incroyable (le travail sur les sons, le montage très complexe entre les dizaines de personnages, l’utilisation des symboles), ce qui fait qu’on ne tombe jamais dans le film de pépé. Au contraire : c’est extraordinairement vivant et énergique, malgré l’aspect spectral, malgré la mort et la folie qui envahissent tout, malgré la tristesse infernale qui jaillit de chaque scène.


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Dès l’acte 2, et la mort d’un des personnages, le film plonge subitement dans le drame total, mais un drame attaqué par plusieurs faces : il y a du Tchekhov dans ces portraits de la famille Ekdahl qui s’enfonce dans la pure mélancolie (utilisation des blancs dans le décor, jeu feutré des acteurs, et les récurrences de ces motifs qui évoquent l’oubli, la perte, à travers la résidence d’été) ; il y a, en parallèle et à travers un montage vertigineux qui se joue complètement de la durée, du Stevenson ou du conte horrifique pour enfants dans ce personnage d’ogre rigoriste qui enferment les enfants dans les greniers et les frappent avec une canne. Les fantômes font leur apparition, pour soupirer de tristesse ou pour terrifier les bambins, et Fanny et Alexandre plonge clairement dans l’outre-tombe et dans la tragédie. Pourtant, Bergman ne se laisse jamais aller à l’hystérie, à la caricature : ses acteurs sont impeccables de justesse, malgré parfois leur statut « bigger than life » (le pasteur, les servantes austères, le fils suicidaire). Mêlant souvent sa tragédie à une dose d’humour bienvenue (la mort du cabotin de théâtre, en plein rôle du fantôme d’Hamlet), l’ensemble reste d’une tendresse poignante, reste attaché à la vie et à l’humain avec passion, même dans les personnages monstrueux. Il reste à hauteur d’homme, malgré les difficultés de la reconstitution d’époque (on est au début du XXème), malgré l’immense barnum de décors et d’accessoires mis en place. Les gros plans s’attachent avec amour à chaque détail de visage (notamment sur Alexandre, présence opaque solidement campée par ce petit môme impressionnant), les plans larges prennent en charge la beauté de l’univers inventé par Bergman et les atmosphères délétères ou lumineuses. Si le scénario est relativement attendu dans les actes 3 et 4, on s’en tape : le tout est de regarder comment Ingmar raconte ça : il le fait avec un tel génie qu’on se moque bien de l’absence de surprises.


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Le dernier acte est résolument tourné vers la rêverie et le cauchemar, et même si on revient un peu vers la lumière du début, on sent que pour Bergman, le monde est dirigé par les morts. Il y a bien un discours vibrant d’émotion sur la jeunesse et l’avenir, mais tout est filmé dans un rapport étroit avec les choses disparues, avec la mort. Quelques moments de grâce légère n’arrivent pas à effacer les nombreuses images impressionnantes (un corps obèse en feu, un étrange garçon hermaphrodite qui semble ne faire qu’un avec Alexandre, un pasteur antisémite brutal, un fantôme malveillant), et on reste sur une impression assez macabre. Le discours de l’ensemble du film apparaît, dans les dernières minutes : qu’elle déclenche le beau ou le laid, c’est l’imagination qui est glorifiée. Hommage aux artistes aussi bien qu’aux enfants, aux raconteurs aussi bien qu’aux menteurs. Ca se termine sur du Strindberg, dans la lumière estivale d’une famille soudée, mais si mes calculs sont bons ça se termine aussi 4 ans avant la première guerre, et Bergman nous le fait sans cesse ressentir. On a de toute façon bien trop les larmes aux yeux pour voir quoi que ce soit à l’épilogue de cette merveille sans égale : bouleversant, fascinant, crépusculaire et plus que génial, à voir obligatoirement dans sa version longue.


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l'odyssée bergmaneuse est là