beckett8Légère déception à la relecture de ce Beckett, qui ne fait vraiment pas le poids face à la trilogie Molloy-Malone-Innommable. Cette fois-ci, le bon Samuel délaisse un peu les ravageuses pensées morbides pour se concentrer sur la farce, et il faut bien dire ce qui est : si on doit reconnaître un défaut à Beckett, c'est d'avoir parfois un humour pipi-caca-prout pas forcément des plus fins. Peut-être en manque de vrai sujet, il se laisse aller ici à une "histoire" sans vrai enjeu, se contentant de jouer sur des situations gaguesques pas toujours bien taillées.

Mercier et Camier sont deux petits vieux qui ont décidé de partir. Enfin, ils pensent qu'ils ont décidé de partir. Enfin, ils pensent qu'ils pensent etc... Leur voyage ne dépassera guère les limites de la ville, les deux compères trouvant toujours des prétextes fumeux pour revenir sur leurs pas et aller hanter les bistrots et les bordels du quartier. C'est bien sûr d'une tristesse affreuse, c'est bien sûr beckettissimme dans la recherche du noir absolu, c'est bien sûr parfait quand il s'agit de pointer l'échec de l'homme, de la vie et des mots. La première moitié est assez enlevée, avec ces rencontres impromptues et totalement vides de sens, avec ces courtes phrases qui reviennent sans arrêt sur les traces des précédentes : le livre tourne en rond, comme Mercier et Camier, et Beckett arrive à donner à cette odyssée avortée une atmosphère déliquescente et absurde qui fait souvent rire. Ensuite, on sent qu'il perd un peu le fil, voire qu'il en a un peu marre de cette histoire : le livre se délite dans de longs paragraphes écrits sans motivation, dans des situations ajoutées pas très sensées (un détective privé, un flic), et Beckett finit par laisser tout ça en plan, arrêtant à la page 211 comme il aurait pu arrêter à la 800ème.

Bien sûr, c'est encore souvent très grand, notamment dans cette façon de toujours apparaître au sein des situations : on est dans un livre, Beckett nous le répète sans cesse ; il commente certaines de ses expressions, résume tous les deux chapitres ce qui s'est passé avant, et s'amuse avec le langage quitte à vider ses personnages de toute substance dramatique. Ca reste un très bon moment de non-sens métaphysique, mais ça va aussi beaucoup moins loin que les chefs-d'oeuvre du maître.