phpThumbBien joli film de Depardon, qui aide à comprendre sa filmographie ainsi que son monde intérieur. Scruté en plan fixe par une caméra qui le prend en gros plan, éclairé à la rude par un seul projecteur qui donne une impression de prise d'otage, il revient sur ses premières années de professionnalisme, lorsque, à 15 ans, il quitte la ferme familiale pour tenter sa chance à Paname en tant que reporter. Clichés de starlettes ou de politiques, reportages au Tchad ou au Biafra, premiers essais cinématographiques au Vénézuela, il raconte l'expérience d'un ch'tit gars de la campagne qui veut réussir. Il n'y a en gros que deux cadres dans ce film : l'un sur Depardon, donc, l'autre sur une succession de photos que le gars fait glisser devant l'objectif (il y a aussi des extraits de ses premiers films, dont le grand San Clemente). La rigueur du dispositif est impeccable : elle met à jour une façon particulière d'envisager le "temps du regard". C'est Depardon lui-même qui décide du temps qu'il nous faut pour scruter les photos ; si certaines passent vite, d'autres restent longtemps à l'écran, et c'est justement là que ça devient beau : quelques secondes de trop sur une photo de son père au moment de sa mort, et c'est tout un pan de l'enfance du petit Raymond qui nous est donné à regarder.

depardon3Le commentaire du maître est fait sur une voix atone, scolaire, presque triste, donnant aux Années Déclic un aspect spectral étonnant. La nostalgie est là, accompagnée d'une sorte de frayeur qui fait son effet : il avoue ne pas être habitué à l'exercice du micro, et nous informe que le film se fait "en direct", sans répète et en une seule prise. D'où hésitations, silences habités, fautes de français qui soulignent doucement l'éducation modeste du cinéaste,... Ce côté cinéma direct, fidèle au style-Depardon habituel, agit sur lui comme l'arroseur-arrosé des Lumière : l'immédiateté du style en dit très long sur celui qui est filmé. En plus de raconter une aventure extraordinaire, celle d'un jeune garçon passionné, le film raconte un monde intérieur, visiblement assez chaotique. Les dernières séquences montrent un Depardon désarmé devant la mort de ses parents, qui reconnaît avoir fait le tour de la planète pour éviter d'avoir à parler de lui-même : ce sera fait 20 ans plus tard avec les Profils Paysans. Touchant.