L'un des trois seuls films (avec Match Point et Stardust Memories) qui trouvent grâce aux yeux de Woody lui-même. Il faut bien reconnaître que le film possède un charme propre à lui et il est difficile de ne point se perdre dans les mirettes de la Mia - toute émerveillée ou la larme à l'oeil devant l'écran ou toute ébahie quand son acteur préféré vient la rejoindre dans la salle... Woody Allen y va finalement assez mollo au niveau des ressorts comiques mais se focalise avec finesse sur les rapports entre réalité et fiction. Si la fiction manque parfois de profondeur, est un peu plate, elle est souvent moins trompeuse que la réalité où tous les "coups" sont permis. Un bel hymne au cinéma pour un film qui reste, nonobstant, toujours les pieds sur terre.

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Cecilia est mariée avec l'homme des pires cauchemars (brutal, branleur, trompeur, hâbleur), et maladroite comme une quiche lorraine dans le petit resto où elle bosse; elle ne trouve de véritable plaisir et une certaine sérénité que dans la chambre noire. Les films, elle les a vus 12 fois, les acteurs, elle pourrait en parler affiche_La_Rose_pourpre_du_Caire_The_Purple_Rose_of_Cairo_1984_5pendant des heures, bref, elle serait une parfaite recrue pour Shangols, qui manque parfois un peu d'esprit féminin (c'est l'hiver, besoin de chaleur humaine, hum...). Et pis un jour, le miracle survient, un des personnages du film, Tom Baxter, la remarque du coin de l'oeil, déserte la toile et en avant pour une folle virée... Cecilia est forcément toute retournée sur le coup mais elle reprend vite ses esprits. Notre Tom, lui, s'étonne que les bagnoles ne démarrent point automatiquement dès qu'on met ses fesses sur le siège, ni qu'après un baiser on n'ait droit à un fondu pour pouvoir faire l'amour loin des regards... C'est tout plein de pudeur et d'innocence et le couple Cecilia/Tom fait parfaitement la paire. En attendant le film dans la salle est en berne, les acteurs font leur petite  bouderie à l'écran - il y a même un petit air de rébellion communiste qui ne fait pas de mal -  et il faut l'intervention de Gil Sheperd (qui joue Tom) pour tenter de persuader son alter ego de retourner là d'où il vient. Son numéro de charme fait un malheur auprès de Cecilia qui se trouve écartelée entre les deux "jumeaux", le réel et son double candide - deux séquences d'ailleurs où les deux apparaissent sur la même image et qui sont montées avec un timing incroyable. Elle fait malheureusement le choix de la réalité, renvoyant le Tom à son écran, mais se fait, une fois encore, prendre au piège de la réalité.

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L'action est située pendant les années 30, sur fond de crise donc, une époque aussi âpre que le mari de Cecilia, aussi violent que profiteur... Malgré tout, le film baigne dans une sorte d'insouciance comme si l'état d'esprit de Cecilia, personnage bourré de gentillesse et de candeur, était capable de rendre son entourage meilleur. Les quelques instants qu'elle passe avec Tom sont de minuscules instants magiques où les deux se bercent de leur propre illusion... Le décor de ce parc d'attraction totalement désert en plein automne convient parfaitement pour les isoler du reste du monde. Par la suite, Cecilia connaît également avec Gil quelques jolis moments - sur un petit air de ukulélé -, mais elle se fait méchamment rouler dans la farine. Cela ne l'empêche point de garder toute sa foi envers le cinéma, comme une petite lueur d'espoir qu'entretiendait le défilement de la peloche, retournant presque illico dans la salle de cinoche pour assister à une petite danse entre Ginger Rogers et Fred Astaire (Top Hat, si Imdb n'existait point...). C'est plein d'une belle nostalgie pour ces salles de cinéma à l'ancienne, comme si elles étaient habitées par une vraie magie... Dommage que Truffaut soit mort à peine un an avant, il aurait sûrement apprécié.

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