aa1Quand certains écrivains auteurs de La Littérature à l'Estomac s'évertuent à mourir la veille de Noël, des cinéastes font le coup du cinéma à l'estomac le lendemain. La Graine et le Mulet est un film sanguin, viscéral, urgent, qui vous prend aux tripes sans pourtant jamais céder à la facilité de la sensiblerie. Sur un scénario aussi mélodramatique, il y aurait eu la place pour les violons et le joli film familial. Mais c'est oublier que Kechiche est avant tout un cinéaste politique, un artiste de l'urgence et un écorché vif. A la place du sucre, on aura donc droit à une colère rentrée, à un combat sans esclandre contre la fatalité, contre la bourgeoisie et contre le monde en général. Remercions donc ce réalisateur d'avoir réussi, après L'Esquive, à porter un peu plus haut encore son discours humaniste mais âpre, à travers un style encore plus radical. Le gars fait un cinéma "en danger", qui ne cède rien, qui impose ses choix avec une insolence et une franchise réconfortantes. Il y avait du monde dans la salle, preuve qu'on peut être un amoureux des gens sans pour autant faire minauder des enfants dans un pensionnat des années 30.

aa4Le film s'ouvre sur des corps, et se referme sur des corps ; il s'ouvre sur une bourgeoise se tapant un petit beur, et se termine sur une beurette offrant son corps aux appétits des bourgeois. Deux séquences infiniment risquées, qui dessinent une carte de France définitivement passée dans le camp de la lutte des peuples. Pour exister, l'arabe n'a plus qu'à offrir sa seule richesse : son sexe, "exotisé" par les regards des gens du cru. La très belle séquence finale est gênante en même temps qu'hypnotique : une fille libre, émancipée, volontaire, qui propulse à la tête des bobos son ventre et ses seins, pendant que son beau-père va de galère en galère pour gagner sa place dans la société française. La danse devient un combart pour la survie, et c'est poignant.

aaEntre ces deux séquences, Kechiche adjoint de la parole aux corps, comme dans L'Esquive. Ca tchatche, ça hurle, ça pleure à tous les coins de rue, et le film est constitué dans son immense majorité de gros plans sur des gens qui parlent. La longueur des plans est impressionnante, on reste fixé sur ce flot de mots désordonné et écorchés qui s'écoulent de la bouche de ces personnages désemparés, guidés par une volonté ou une colère qui déclenchent des rythmes infernaux. C'est par exemple un plan hypnotique sur une femme trahie par son homme, qui laisse éclater une rage destructrice ; c'est une jeune fille qui tente de convaincre sa mère de retrouver sa fierté, filmée au plus près et dans toutes ses hésitations, ses frustrations, sa rage ; c'est un repas familial où les mots roulent dans tous les sens, et où Kechiche apparaît en maître de l'espace. Les espaces sont d'ailleurs plus définis par les répliques que s'échangent les acteurs que par les décors, mis à part une séquence mathématique de course à travers les rues pour récupérer une aa2mobylette volée. Au milieu de ce chaos de paroles, le personnage de Slimane reste mutique, butté, hors de tout, à l'image de tous ces adultes qui sont guidés comme des enfants par leurs propres enfants. Les acteurs sont bien entendu fabuleux de vérité, il est difficile de faire la part de l'improvisation et de l'écrit. La mise en scène, répétons-le, est chargée d'une fureur étonnante, malgré l'aspect finalement assez doux de l'ensemble (on se croirait parfois chez le Renoir de Toni, mais pour mieux nous envoyer dans une sorte de satire à la Flaubert dans le dernier tiers du film). Si on excepte une première demi-heure un peu floue, où le film semble chercher son discours et son style, le reste passe comme un souffle, dans la rapidité, et on ressort avec l'impression qu'on nous a pris pour des adultes capables de réfléchir, capables de regarder des gens, capables de les aimer sans qu'on nous dise à quel endroit placer nos coeurs. J'adore.  (Gols 26/12/07)


18864546_w434_h_q80Je découvre ce film avec une bonne année de retard (le décalage horaire, on va dire) mais comme il s'agit de l'un des films de la décennie, cela laisse de la marge. Je ne voudrais point me reposer sur les lauriers de l'ami Gols mais franchement je le suis à 101%. La Faute à Voltaire nous bousculait, L'Esquive était un vrai uppercut, La Graine et le Mulet nous estomaque... En trois longs-métrages Abdellatif Kechiche prouve qu'il est au panthéon des jeunes cinéastes français et franchement il y a de quoi être fier : hors des sentiers battus, son film possède une énergie envoutante qui apporte une bouffée d'air pur, d'intelligence à notre hexagone bien roploplo, et se pose comme un parfait contraste au discours de cette fonctionnaire molle qui, face au projet de Slimane, se gargarise des mots "français", "législation française" avec une bêtise crasse. Sa mise en scène est d'une virtuosité rare, sa direction d'acteurs scie les pattes (Hafsia Herzi est d'un naturel bouleversant de bout en bout) et certaines séquences sont chargées d'une émotion sidérante. Les deux scènes notamment qu'évoque Gols (celle où la fille tente de persuader la mère de se rendre à la soirée et celle où une jeune femme littéralement déchirée, trompée par son mari, se sent complètement exclue de la famille) se suivent avec une boule dans la gorge et les larmes aux yeux, sans que l'on ait senti le coup venir. On pénètre dans l'intimité de ces personnages avec une facilité remarquable et on en serait presque à supplier Kechiche de raccourcir certaines scènes de peur de fondre en larmes : heureusement -il n'est pas là pour servir une soupe froide -, il explore jusqu'au fond ces situations dramatiques et on en ressort vidé, avec l'impression d'avoir assisté à un vrai mirage cinématographique. Ces tablées de Sarkoziens endimanchés nous plaquent sur le visage un sourire terne comme s'il s'agissait bien, dans la salle, du spectacle de la France d'aujourd'hui : toujours à se plaindre, à se préoccuper plus de la concurrence que de se regarder dans le miroir puis à rester sans voix devant le talent de cette jeune danseuse qu'ils étaient à des années lumières de pouvoir ne serait-ce qu'imaginer; la France lourde et percluse d'ostracisme, le cul sur sa chaise. Kechiche, si je puis me permettre, tous mes respects.  (Shang 14/11/08)