Un scénario et surtout des dialogues écrits au cordeau par l'équipe Bacri/Jaoui, des décors et de superbes variations d'éclairage, une magnifique musique originale toute pleine de violons signée John Pattison et des acteurs qui s'en donnent à coeur joie dans ces multiples personnages et cette multitude de variations : Resnais donne l'occasion à Azéma et Arditi de montrer toute la palette de leur talent et les altercations ou les petits moments complices entre les deux fonctionnent à merveille; un couple, voire des couples de cinéma comme on fait peu.

images_big_resnais_smokingEn ce qui concerne Sabine Azéma, Celia Teasdale lui permet des pétages de plomb d'anthologie, Sylvie Bell lui fait jouer les petites sottes blondes capables de se prendre en main alors qu'Irène Pridworthy la montre sous un angle pète-sec qu'elle semble parfaitement affectionner. Pour Pierre Arditi, Toby Teasdale est l'occasion de jouer les gros réacs alcoolos, jurant comme un charretier, tapant du poing sur la table comme un forcené avant de s'assagir, Lionel Hepplewick, avec ses petites frisettes grises, est le bon gars de la cambrousse capable du pire comme du meilleur, Miles Combes est pour sa part un tantinet efféminé et doucereux et enfin le personnage du père Joe Hepplewick lui fait jouer le vioque ultra bougon qui a toujours son petit mot à dire - quand ce n'est pas un poème à deux balles - sur tout : parmi les perles de ce dernier (de mémoire) "si on reste un champignon, on gagne pas de pognon" ou sa parabole sur le poisson qui jette un coup d'oeil hors de l'eau, apprécie le paysage et se jette sur la berge : pour lui chacun doit rester à sa place, sinon danger... C'est la pauvre Sylvie Teasdale qui en fait les frais dans la première variation où elle se marie avec Toby - Alain Resnais a d'ailleurs la dent particulièrement dure avec le mariage qu'il présente métaphoriquement comme un véritable instrument de torture pour la femme, "mains et tête" prises au piège. Gros coup de coeur pour la séquence où Toby tente de la persuader de continuer à étudier, grand numéro de pédagogue dans la forme qui n'a pas tort dans le fond, et la seconde variation qui nous montre une Sylvie, totalement émancipée et bien dans sa peau, sonne pour lui comme une victoire - alors qu'il s'enfère pour sa part désespéremment dans l'alcoolisme.   

C'est jubilatoire au niveau des mots, d'un rythme époustouflant au niveau de l'abattage des comédiens et, malgré les douzaines de variations sur une simple phrase et ses conséquences, on ne se perd jamais dans cette histoire aux sentiers qui bifurquent. Resnais au sommet de sa forme.


Deuxième pan de l'histoire, centré cette fois-ci sur le couple Miles Coombes / Rowena. Très belle séquence d'exposition entre Miles Coombes et Celia Teasdale : chacun se retrouve sans son partenaire (la femme de Miles, Rowena, a une fâcheuse attirance pour toute l'équipe de squash, le mari de Celia, lui, c'est plutôt pour la bouteille) et tente de faire contre mauvaise fortune bon coeur (délicieuse Sabine Azéma qui conte tous les ingrédients de son pamplemousse aux crevettes), jusqu'à 1992_No_Smokingce que Miles ne cache point son attirance pour Celia; on retrouve, en miniature, le même mouvement de caméra circulaire que dans Mélo pour cerner au plus près les deux personnages. Ensuite la fantaisie reprend le dessus, Miles partant complètement bourré en direction de la remise... avant que Celia ne vienne le rejoindre. La remise va d'ailleurs jouer un très grand rôle dans ce second opus, tour à tour lieu d'amourette, d'ascèse, de refuge pour finir... comme véritable monument au mort.

On en finit jamais de courir après l'autre ou de se chercher soi-même. Miles, en particulier, ne cesse d'expérimenter différentes "voies" : il tente de se faire une raison par rapport aux escapades amoureuses de sa femme et a toujours un petit pincement au coeur en pensant à Celia (cette "merveillllleuse Celia"), ou il éprouve le besoin de faire le bilan de sa vie dans cette fameuse cabane, ou il décide de repartir à zéro avant de tenter de revenir à Rowena... ou enfin il tente de trouver une seconde jeunesse et de partir au bras de la toute jeune Sylvie pour faire de la marche : cette séquence dans le brouillard illustre parfaitement les multiples chassés-croisés entre les personnages, qui se perdent, se retrouvent ou finissent même par disparaître (physiquement, happé dans la brume, ou, plus radicalement, "corps et âme"...). Quelques points de repères dans ces variations à l'infini : la partie de golf hilarante de ce pauvre Miles (je suis fan, soit dit en passant des nombreuses répliques monosyllabiques du gars faites de "ah!", "ah?", ou "ah...") qui finit par péter complètement un plomb (le golf comme je l'aime), les sublimes scènes, en fin d'épisode, à l'entrée de l'église, avec la neige qui n'en finit jamais de tomber comme pour tenter d'apaiser les rancoeurs et les regrets, ou encore les tenues noires et rouges de l'excentrique Rowena, personnage pétillant et jamais à court d'énergie : elle illustre parfaitement les multiples rebondissements de cette oeuvre dédalique et toujours passionnante, un film où les deux comédiens font preuve, rappelons-le, de l'immensité de leur talent.