untitled24 heures après, je suis encore sur le cul devant ce film sublime. La Soledad, c'est Haneke qui filmerait La Cerisaie : il a la rigueur glaciale de l'un, et la mélancolie de l'autre (ainsi que plusieurs éléments de scénario, à commencer per cette maison que toute une famille déserte peu à peu). Un film long, aride, dans lequel on s'immerge dès le premier plan, et qui vous entortille complètement dans son style à la limite de l'installation.

Il y a pourtant de quoi se casser la gueule là-dedans : une façon de répéter à l'infini les mêmes cadres, les mêmes motifs ; une lenteur de narration infinie ; un scénario qui repose sur rien du tout, fait de dialogues sans profondeur, banals ; et enfin l'utilisation du split-screen qui a tué plus d'un petit malin. Tous ces pièges sont évités avec un brio extraordinaire. Il y a dans la mise en scène de Rosales une logique immédiate, un peu comme dans ces machins de Bach construits sur des chiffres (voyez ?) : les cadres sont mathématiques, faits uniquement de lignes verticales 18764101_w434_h_q80qui coupent l'écran en deux parties égales : c'est le cas pour les fameux split-screens, mais aussi pour la plupart des autres plans ; il y a toujours quelque part une ligne qui traverse le champ de vision, et qui vient isoler les personnages (barre d'autobus, fenêtres, rideau, mur, etc.). Même dans les gros plans sur un visage, Rosales travaille sur le parrallélisme, le miroir, les deux moitiés de l'écran pouvant facilement s'inverser. Système qui se complique lors des splits-screens, où l'espace est pulvérisé par une simple idée : placer à gauche ce qui devrait être à droite, et inversement. Un personnage sort de sa cuisine à l'extrême gauche, puis on la voit entrer dans une chambre au centre de l'écran, et occuper alors la moitié droite du cadre. C'est troublant, d'autant que la jonction entre els deux prises de vue est la plupart du temps très discrète, effacée par un rideau ou un léger flou.

Le processus est encore radicalisé par cette idée de tout filmer ou presque depuis une autre pièce que celle où se passe l'action : les cadres de portes sont omniprésents dans le film, comme si la caméra (toujours en plan fixe) assistait aux évènements depuis l'extérieur, sans tenter de soledad_hautnous y immerger. Une froideur et une distance qui fonctionnent à merveille : beaucoup de dialogues se déroulent hors-champ, et on aperçoit souvent qu'un bras ou une silhouette qui traverse le cadre de la porte. On y gagne une attention constante aux moindres sentiments des personnages, tendus qu'on est vers ce qu'on ne peut pas voir. Rosales est à l'écart de tout ce qui se passe dans son film, l'enregistre presque discrètement, sans s'y mêler. A chaque nouveau plan, on hurle au génie, en se disant que Rosales trouve systématiquement la bonne place pour sa caméra. Quand un vrai évènement survient (une explosion, un infarctus), "l'habitude" visuelle acquise par cette répétition infinie de cadres froids est subitement explosée, et la violence prend alors une force impressionnante. Une sorte de persistance rétinienne qui durerait 2h, quoi.

Loin d'être un gadget, cette mise en scène scientifique sert magnifiquement le scénario : elle isole les êtres dans un dispositif irrémédiable. Chacun est prisonnier de son petit bout d'écran, ne rentre jamais au contact 18907221_w434_h_q80de l'autre, et les maigres tentatives pour tenter de communiquer se soldent par un retour immédiat à la distance. Je ne crois pas me souvenir d'un seul contact physique entre les personnages ; quant aux relations verbales, elles ne sont que disputes, vide intersidéral ou furtifs moments de tendresse vite effacés. Rosales travaille sur la position des corps (qui regarde qui ? qui s'évite, se rapproche, se déteste ?), y compris dans les champs/contre-champs où les personnages ne se regardent jamais. Impossible de s'aimer, impossible de se parler, impossible de vivre une vie joyeuse... Les derniers plans finissent d'assassiner : on y voit Madrid en vue panoramique, et on imagine facilement tous ces êtres rassemblés là mais isolés dans une solitude inconsolable.  La Soledad porte bien son nom, et Solares signe le film le plus intransigeant du monde, et un des plus beaux.