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C'est bien un peu dommage que Romero lisse carrément son style dans ce film, mais le peu d'intérêt de la mise en scène est largement compensé par un scénario vraiment bon. Un écrivain en manque de fric se met à écrire sous pseudo des romans de gare un peu gore ; quand, honteux de cette sous-littérature, il décide de laisser tomber cette "mauvaise moitié" de sa production, celle-ci s'incarne en chair et en os sous les traits d'un serial-killer qui va tout faire pour rester en vie.

Je confirme : ça rappelle le génial In the Mouth of Madness de Carpenter, et il ne fait aucun doute que ce 1dernier va beaucoup plus loin que Romero. Il n'empêche que cette brillante idée, au départ abstraite mais que Romero arrive à rendre très nette par son scénario, déploie tranquillement, 2 heures durant, des tas de ramifications intelligentes : pouvoir de l'écrivain, théorie brillante sur l'inspiration artistique, puissance de la pression populaire pour rendre concrets les fantasmes d'un artiste, réflexion sur l'intimité de l'écrivain, auto-portrait touchant de Romero lui-même qui réfléchit sur sa place dans le cinéma de genre... Tout ça atteint une profondeur inattendue, et il arrive à s'approprier magnifiquement cette sorte de mea culpa de Stephen King (auteur du roman). Tout en conservant à son film un aspect populaire, avec son lot de suspense, de scènes-climax et d'effets spéciaux obligatoires, Romero dévie discrètement vers le journal intime, et livre une belle réflexion sur lui-même.

Au passage, il perd beaucoup de son style : peu de moments vraiment spectaculaires, une photo un peu passe-partout et déjà vue dans tous les films fantastiques des années 80-90 (l'école Spielberg), beaucoup DARK_HALFde longueurs (une introduction totalement inutile, notamment, et qui éloigne du sujet), quelques effets poétiques à la con là où on attendait du cradingue et de l'uppercut (des passereaux sensés conduire l'âme des morts dans l'au-delà blabla). On aura peut-être du mal à reconnaître le cinéaste quasi-punk des débuts. Mais The Dark Half reste franchement touchant par beaucoup d'autres aspects, notamment par cette volonté de se rattacher à toute une école du "cinéma de genre intello" (Hitchcock bien sûr, mais aussi Tourneur). Le film est une ode à l'imagination, aussi malsaine soit-elle, et donc un hommage au film d'horreur en ce qu'il met à jour les fantasmes inavoués de leurs auteurs et des spectateurs. Romero nous suggère de laisser parler cette part des ténèbres enfouie en nous ; il le fait avec un peu trop de frilosité formelle, mais avec une belle intelligence d'écriture. Il faudra attendre le Carpenter, 2 ans plus tard, pour avoir le vrai film sur le pouvoir des masses, mais The Dark Half en est une jolie antichambre.