18957072_w434_h_q80Dans les premières séquences de Gomorra, on se dit qu'on est tombé dans un film de maffia grande école, un hommage à Scorsese et de Palma qui va nous réserver sont lot de règlements de compte, de trahisons de clans et d'enterrement de corps. On se réjouit, vu que ces quelques plans sont déjà très enlevés et brutaux. Et puis, tout de suite après le générique, Garrone prend un contre-pied radical : son film ne sera pas un remake de Goodfellas, ne nous montrera jamais une déification des tueurs, ne nous emmènera pas là où on l'attendait. C'est plutôt du côté du documentaire que se situe Gomorra, du cinéma-vérité. Dans un style au cordeau, il va nous présenter une poignée de personnages "du milieu", leurs actes journaliers, leur train-train pour ainsi dire, dessinant une carte de l'Italie moderne qui fait frémir.

18937890_w434_h_q80Car les dealers d'antan, s'ils sont bien présents dans le film, sont devenus aujourd'hui des patrons de multi-nationales, qui entretiennent d'ailleurs d'étroits rapports avec la société "honnête" (comme le rappellent les cartons de la fin) : ils sont fournisseurs pour les grands couturiers, ou gèrent des sociétés de recyclage de déchets. Garrone excelle à montrer les différentes strates de la Camorra contemporaine : depuis la base (un môme utilisé comme appât pour la prochaine victime, deux potes qui veulent pénétrer le milieu par amour de la violence et de Scarface) jusqu'au sommet (les grands patrons), on regarde effrayé le pourrissement de cette société violente et sans pitié. La violence, justement, est présente partout, mais elle se fait ressentir autant dans les fusillades sanguinaires que dans le confort douillet des réunions de PDG.

18949830_w434_h_q80La mise en scène de Garrone est parfaite : un montage vertigineux entre les différents univers, qui fait qu'on s'attache à chaque personnage, à chaque épisode ; une réalisation nerveuse, qui rend parfaitement palpable la tension de chaque acte, le danger de chaque situation ; une direction d'acteurs au-delà de l'éloge, grâce à une vraie prise de risque dans le casting (des physiques souvent banals, des gars qu'on pourrait croiser dans la rue). Les grandes figures du film de mafia sont bien là, parrains bedonnants, petits bleus dépassés, exécutants brutaux, mais l'univers autour d'eux est si réaliste qu'elles ne sont jamais "bigger than life", toujours ramenées à leur quotidien. Gomorra est passionnant et impressionnant, intransigeant et d'une rigueur qui lui fait honneur.  (Gols 29/08/08)


18957078_w434_h_q80

Dès la séquence d'ouverture, on sent que chacun cherche sa petite place au soleil - un soleil non seulement bien artificiel mais surtout une place beaucoup plus dangereuse qu'elle n'en a l'air. Trois-quatre types se font dézinguer en deux temps trois mouvements, la mafia ce n'est pas que du cinéma... Matteo Garrone a un vrai savoir faire pour nous montrer le réseau tentaculaire de la Pieuvre : elle s'infiltre à tous les niveaux de la société et l'architecture du/dans le film, au sens propre et figuré, illustre parfaitement cette idée : immeubles gomorra_van_matteo_garronemiteux où l'on erre dans les couloirs, carrières creusées dans tous les sens et surtout une structure narrative où l'on se perd un peu parfois dans le dédale de ces histoires entremélées, qui finissent bien souvent dramatiquement; seuls deux personnages (le styliste et le jeune assistant du "ponte des déchets") ont le courage et la foi pour finir par s'extraire de ce milieu; l'homme qui transporte l'argent, lui, en revanche, passe un marché de dupes pour sauver sa peau et provoque un carnage terrible, quant au gamin, il se retrouve prématurément pris au piège : "tu es avec nous ou contre nous", il n'a déjà pas d'autres alternatives... Le cinéaste ne cherche jamais à romancer la face obscure du pouvoir et les deux petits cadors qui se croient bien malins en seront pour leurs frais : ils ont la jeunesse, la fougue, l'argent et les gonzesses leur brûlent les doigts, ils pensent rapidement atteindre le nirvana de la vie facile mais ils se font descendre par une bande de gros lourdauds qui ont facilement cent fois plus de neurones malgré les apparences : l'ascension semble facile, mais plus dure sera la chute pour ces petites frappes gavées d'images toutes faites. On penserait presque parfois, sans faire injure à Garrone, à la série The Wire, avec cette caméra portée constamment à l'épaule et cette volonté d'explorer les moindres recoins, surtout les plus sordides, de cette plaie béante qui n'en finira jamais de ravager l'Italie. Du solide et du bel ouvrage. (Shang 30/09/08)

18957075_w434_h_q80