Max Ophüls, c'est quand même encore et toujours la grande classe. Toutes les séquences sont tellement liées entre elles, les transitions tellement invisibles, qu'au niveau du montage c'est un bonheur total. La structure étant elle-même en boucle (les deux séquences en ouverture et en conclusion, à l'église), ces fameux bijoux revenant constamment sur le tapis comme une malédiction pour Madame de... (et une bénédiction pour le bijoutier), on finit par avoir l'impression que ces multiples répétitions sont au diapason de ces éternelles histoires d'amour à trois, de ces classiques histoires passionnelles condamnées d'avance et qui ne peuvent finir que dans la poussière... sauf qu'Ophüls signe ici une oeuvre d'une telle intensité, que le spectateur a souvent le sentiment d'assister à la version ultime du genre.

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Danielle Darrieux aurait mieux fait de sacrifier l'une de ses fourrures, voire toute sa garde-robe, pour payer ses dettes. Elle décide de se séparer de ses boucles d'oreille en diamant offertes par son mari, le lendemain de leur mariage. Elle n'y semble guère plus attachée qu'à son mari lui-même. Elle a tout de même la maladresse, lors d'une soirée au théâtre, de laisser penser qu'on les lui a volées et le bijoutier, forcément un peu gêné, d'en avertir le mari de Danielle, le digne (et excellent) Charles Boyer. Ce dernier se rend bien compte de l'impair de sa femme, mais plein de self-control et de pragmatisme, il décide d'offrir ses fameuses boucles à sa maîtresse italienne, la sublime Lia Di Leo. Mais celle-ci est joueuse et ne va pas tarder à vendre ce cadeau précieux pour tenter le tout pour le tout à la roulette... Peine perdue, ces boucles, c'est la poisse. Apparaît alors le charmeur Vittorio de Sica, qui acquiert ses boucles, rencontre Madame de..., fol amour, et de lui offrir les boucles en guise de dévotion,... naaaan, c'était po une bonne idée...

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Chacun des personnages est taillé dans le roc de son époque : Danielle Darrieux, comblée de soupirants, fidèle jusqu'alors, mais dont les multiples petits mensonges pour tenter de garder la face devant son mari et son amant vont avoir des conséquences tragiques ("La femme que j'étais a causé la perte de la femme que je suis devenue", comme ça, si je me souviens bien); Charles Boyer, général qui mène ses hommes avec la même droiture que ses amantes, n'est pas forcément un mauvais bougre, quelqu'un qui s'est peut-être laissé un peu trop enfermer dans son rôle comme il l'avoue, dans sa position, pour se rendre compte de la véritable détresse de sa femme - à laquelle il tient, malgré les apparences ; il a ce mot, de mémoire, splendide : "notre union, lors de notre mariage, n'est que superficiellement superficielle"; enfin el Vittorio ave sa mèche blanche, le diplomate charmeur, le type au tempes grisonnantes tellement galant que la Danielle craque de toute son âme. La séquence où ils dansent ensemble de bal en bal, évoquant de moins en moins le mari de la Danielle (sauf pour s'attrister de son retour), est d'une limpidité, d'une fluidité, d'un romantisme échevelé extraordinaires. Ces quelques minutes musicales pourraient résumer tout l'art d'Ophüls qui rend magiques aussi bien les enchaînements entre les plans que les relations qui se tissent soudainement entre deux individus.

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Un sens de l'honneur, de l'honnêteté traverse cette histoire (le mari qui permet à sa femme de partir en voyage pour oublier ce qu'il prend pour une idylle, ce même mari qui, lorsqu'il sent que sa femme est pratiquement perdue pour lui, demande publiquement réparation - le duel, une solution qui évite souvent les petits ennuis au quotidien...), Charles Boyer, jamais dupe, étant d'une ironie terrible - mais aussi franchement drôle - lorsqu'il demande de répéter "pardon" à sa femme et à son ami diplomate, sur des sujets extérieurs à leur adultère. Le désarroi est cependant tout autant présent : il faut voir la fébrilité de Madame de... avant son escapade en Italie devant le tableau de la défaite de Waterloo ou encore les légers désaxements du cadre pour filmer, sur la fin, les doutes des deux amants, totalement désemparés quant à l'avenir de leur relation... Franchement somptueux de bout en bout et toujours aussi touchant après plusieurs visions.   (Shang - 25/09/08)


Qu'ajouter à l'excellent et passionné texte de mon camarade (c'est Noël, prends, va), sinon faire dans la surenchère d'admiration ? Ophüls, c'est l'élégance, que ce soit dans l'écriture des dialogues, maniant divinement le second degré, ou dans la mise en scène, toujours en mouvement, toujours raffinée et parfaite. la caméra observe ces petits personnages pathétiques comme un témoin lointain, passe sans cesse, lors des travellings, derrière les murs, les colonnes, les vitres, comme si elle était un public "objectif", pour mieux, petit à petit, occulter tous ces obstacles visuels et nous présenter son héroïne nue, déchirée par sa passion (le dernier plan, sur Darrieux appuyée à un arbre, comme un retour à l'état naturel), et c'est magnifique. Le film est parfaitement monté, partant de la superficialité extrême des salons bourgeois au dépouillement final, et nous faisant en même temps partir de la comédie de moeurs la plus légère pour nous plonger peu à peu dans le drame bourgeois, puis la tragédie. Les trois personnages sont entraînés dans ce tourbillon qui va vers la noirceur, et tous trois ont leur raison d'agir. C'est aussi la beauté de la chose : les personnages, aussi pathétiques (Boyer), vénaux (Darrieux) ou ringards (De Sica) soient-ils, sont traités avec une égale bienveillance par Ophüls. J'ai d'ailleurs eu une nette préférence pour le personnage de Boyer, très subtilement dessiné (et interprété) dans ce mélange de ridicule presque boulevardier et de profonde douleur. De Sica me pose un peu plus de problème, pour tout dire j'ai eu un peu de mal à croire à la folle passion qui l'unit à Madame de, peut-être à cause de son côté "vieux beau". Mais ce sera ma seule réserve : à part ça, je suis d'acord avec mon confrère pour me prosterner aux pieds du Max. Même s'il n'avait fait que ce plan où une lettre d'amour déchirée et jetée par la vitre se confond avec la neige qui tombe, je l'aurais de toute façon sacré champion toutes catégories du lacérage de coeur.   (Gols - 29/12/12)

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