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Je retire tout ce que j'ai pu dire de mal sur Claire Denis par le passé : quand on me propose un film comme Vendredi Soir, j'oublie tout le reste, et je me prosterne les larmes aux yeux devant ce trésor de sensibilité et de finesse. Pour une fois, c'est pas un mal, Denis laisse son intellectualité et sa psychologie aux vestiaires, pour se concentrer uniquement sur les corps et l'importance de leur rencontre dans une chambre d'hôtel. Le film tient à un minuscule fil, la mise en contact hasardeuse de deux êtres sans histoire, qui se reconnaissent le temps d'une nuit froide parisienne. On frémit à chaque instant de voir la magie s'écrouler, de voir Denis expliquer les choses ou monter une histoire ; il n'en sera rien, et Vendredi Soir reste sublime du début à la fin, alors même qu'il repose sur le minuscule de la vie.

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Tout est parfait là-dedans, tout est dans un état de grâce suspendu. Visiblement sous influence wong-kar-waïenne, Denis reste au plus près des corps et des visages, faisant confiance à la magie des gros plans pour déployer l'émotion. Une main qui en frôle une autre, un oeil qui se ferme, la fumée qui sort d'une portière de voiture, et c'est tout un univers esthétique qui se met en place, fait de lenteur, de silence, de mélancolie. L'usage parcimonieux de quelques effets de cinéma (ralentis, effets spéciaux rigolos) ajoute à l'atmosphère onirique de la chose, et prolonge le côté fantasmatique de l'histoire. On est entre chien et loup, entre soir et aube, ces heures où tout est permis à l'imagination : coups de foudre, dangers (Lindon, inconnu débarqué dans la voiture de Lemercier, est-il un voleur ? un psychopate ?), éventail de possibles, tendresse et sexe. La première moitié, filmée depuis une voiture prise dans les embouteillages, est une merveille de filmage "retenu", entre envolées quasi-science-fictionnelles (les lents travellings le long des trottoirs de Paris, l'hallucination hébétée de Lemercier) et pointillisme (la somme de gros plans qui finissent par dessiner un personnage).

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On tremble alors qu'avec la naissance de l'amour viennent les gros sabots de la narration ; mais non, la deuxième partie est tout aussi belle, montrant simplement des êtres sans histoire qui se rencontrent et vivent au présent. Rarement vu une scène de lit aussi sublime, la sensualité y éclatant tout autant que la pudeur, la timidité, la peur, la curiosité et l'érotisme. Le grain de la peau des acteurs est splendidement regardé, et tout ça tient de la magie pure. Dickon Hinchliffe à la musique est pour beaucoup aussi dans cette beauté : non seulement ses compositions sont ravageuses d'émotion, mais il parvient à les varier pour nous faire passer d'un univers à l'autre, sans jamais perdre en cohésion. Le film est d'ailleurs très musical, grâce également aux sons directs (le frottement d'une peau contre une autre, un briquet qui a du mal à s'allumer, une toute petite ambiance de restaurant, tout est entendu) et aux très rares paroles des acteurs.

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C'est du cinéma dans son plus simple appareil, dans son épure la plus totale : deux êtres, une rencontre, une ville. On ne peut s'empêcher, à la vue de ces plans sublimes le long des rues, de penser à la phrase de Truffaut comparant le cinéma avec un train fonçant dans la nuit. La magie simple de l'enregistrement des sentiments. Bouleversant.