1Voilà ce que j'appelle un machin bizarre : PPP se met en tête de mettre en scène en Afrique Noire une adaptation de L'Orestie d'Eschyle, et Carnet de notes pour une Orestie africaine est en fait une sorte de film de repérage ; armé de sa caméra, le gars filme ce qu'il a sous les yeux (le peuple ougandais) en rêvant en voix off de ce que pourrait être ce film. Oscillant entre "prises sur le vif" documentaires, premières tentatives de mise en scène et essais improbables, il va jusqu'à confronter ses idées sur son projet à un groupe d'étudiants africains à Rome. Ceux-ci sont d'ailleurs un peu mi-figue mi-raisin, ne comprenant pas vraiment en quoi le mythe d'Oreste est comparable avec le sort de l'Afrique moderne. PPP les calme bien vite, à grands coups de termes comme "démocratie", "émancipation", "culture occidentale" et autres "néo-capitalisme".

Si le projet peut sembler a priori assez dément, la prodigieuse intelligence de Pasolini nous remet bien vite sur les rails. Oui, il y a de bien étroits rapports entre l'Antiquité grecque et l'Afrique des années 70. Si un étudiant émet quelques doutes, parlant d'identité propre à chaque pays du continent, Pasolini rétorque du 2tac-au-tac que les frontières africaines sont des traits sur une carte, tracés par les colonisateurs d'hier ; si un autre clame la grandeur de la démocratie de son pays, l'autre lui répond que la politique chinoise et anglo-saxonne est présente partout. Finalement, en quelques plans, en quelques réflexions, PPP prouve qu'il comprend parfaitement le pays qu'il traverse. Ce petit essai filmique devient alors un passionnant document sur le travail du cinéaste, qui part de la rêverie, de la promenade pour vérifier ses prodigieuses impressions intellectuelles. C'est du cinéma en liberté, qui vient capter un visage de femme en imaginant sa Clytemnestre, qui s'arrête sur une lionne endormie pour parler des Furies, qui passe du coq à l'âne sitôt qu'une nouvelle inspiration lui vient. Il y a d'ailleurs comme un "trou stylistique", à mi-parcours, quand il imagine que son film pourrait être chanté : on assiste alors à une improvisation jazz sidérante, filmée dans la longueur, et aussi vite imaginée qu'abandonnée.

216Certaines séquences sont mises en scène, dans l'idée du film futur, et on imagine ce qu'aurait pu être "L'orestie africaine" si elle avait vu le jour : une rêverie poétique puissamment intellectuelle, faite avec des vrais gens (il prononce 10 fois le terme de "film populaire"), des vrais paysages, des vrais sentiments (il songe à utiliser des images d'archive de la guerre du Biafra), pour parler d'un état du monde, avec l'impolitesse courageuse de Pasolini. Un film improbable et très beau.