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Enfin un bon film de Claire Denis, je commençais à désespérer. C'est même plus que bon, puisque je ressors de ça carrément bluffé par la rigueur et l'esthétique magnifiques de Beau Travail. On n'attendait certes pas l'artiste intello-chiante dans cette veine-là, loués soit les changements de cap.

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A Djibouti, un petit groupe de légionnaires s'occupe comme il peut : entraînements, exercices absurdes, errances, pêche, repassage, et sorties en boîte de nuit pour traquer la gorette facile. Un capitaine (Lavant) va tromper son ennui en prenant un p'tit bleu (Colin) comme tête de turc. Denis filme une guerre qui n'a pas lieu, s'attardant sur des paysages arides, une population muette, un groupe d'hommes désoeuvré. Ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les moments de bravoure d'un conflit qui ne parvient jamais à pénétrer l'histoire (on pense au Désert des Tartares) : ce sont ces temps de vide absolu qui forgent le quotidien de ces garçons pleins de sève. Du coup, l'action se situe ailleurs, dans ces corps suants, dans ces chocs de bustes nus, dans ces regards troubles, dans cette camaraderie virile. Le film est infiniment physique, à la manière d'un Chéreau grande époque. Tout est souffles entrecoupés, courses et danses. Dans ce cadre, comment trouver meilleur acteur que Denis Lavant, le plus grand acteur physique d'aujourd'hui ? Qu'il travaille sur la tension immobile (énorme duel de regards lors d'une lutte silencieuse dans le désert) ou sur l'énergie corporelle (ses dernières séquences de danse sont dignes de Mauvais Sang, une présence charnelle qui éclate de photogénie), il utilise son corps avec une science énorme. On sent Denis totalement admirative (voire un poil concupiscente) devant cette force, et elle parvient à lui faire exprimer une certaine androgynie qui fait tout le spectacle du film.

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Beau Travail devient d'une énergie folle, malgré l'extrême lenteur de l'ensemble. Pratiquement muet, entièrement dédié aux corps et à leur place dans l'espace (les uns par rapport aux autres, ou par rapport à la nature), il montre une Afrique contrastée et lumineuse, magnifiquement poétisée par des couleurs étranges : un lac vert fluo, un désert de sel immaculé, une mer d'un bleu surexposé... Denis pose un regard intense sur les paysages, et augmente de ce fait l'importance des corps, pratiquement déifiés au regard de l'espace qui les entoure. Le film a tout de la tragédie grecque, une puissance qui jaillit de la simple présence des hommes dans le cosmos. Voir ces légionnaires pratiquer des exercices de force au son de la musique dantesque de Britten devient alors une évidence esthétique, et les luttes intestines de ce commando apparaissent comme un choc de titans. Très beau travail.

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