mizoguchi30_71Il fallait bien qu'il y ait dans ce coffret "Mizoguchi les années 30" tant vanté par les critiques un bon film ; eh bien, le voilà. Les Coquelicots est un mélodrame bourgeois à la Ozu (dans le scénario seulement), plutôt touchant et bien maîtrisé.

L'étudiant Ono est partagé entre deux femmes. D'un côté, Sayako, amie d'enfance toute pudique et un peu saucisse, cachant ses envies de mariage sous des petits rires timides, et venue toute exprès de sa cambrousse pour se caser avec lui ; de l'autre, Fujio, jeune fille moderne aux méthodes de drague plus expéditives ("je te file une montre en or et je te donne mon corps brûlant si tu m'épouses", traduction personnelle). mizoguchi30_81Notre brave gars oscille de l'une à l'autre, n'arrivant pas à faire un choix. C'est le classique dilemme entre passé et avenir, entre campagne et ville, entre tradition et modernité, que Mizoguchi, comme à son habitude, relève d'une pointe de féminisme. On y voit des jeunes filles éplorées et manipulées par leurs parents, des jeunes gars considérant le mariage comme une tactique pour gravir les échelons, et tout ça brise bien des petits coeurs fragiles. La mignonette Sayako terminera face contre terre à pousser des petits cris de chiot, son père accablé devant ses espoirs brisés, avant que Ono se rende compte de ses sentiments sur fond de mer qui se fracasse et de musique classique.

mizoguchi30_72Ce film sensible et attachant est plein de minuscules moments tout en pudeur : les deux tourtereaux qui vont faire des courses et que les marchands prennent pour de jeunes mariés, ce qui fait rosir les joues de la donzelle (même en noir et blanc) ; le couple père/fille très joliment dessiné à travers une série de vignettes buccoliques du meilleur effet ; une rencontre tendue comme un arc entre les deux prétendantes, montée en plans hyper-serrés ; une fin ravageuse où le symbole des liens amoureux (la montre en or citée plus haut) est balancée sans vergogne à la baille. Mizoguchi filme tout ça avec tendresse et la larme à l'oeil, dans une véritable empathie avec tous les personnages : tous ont l'attention du maître, tous portent leur lot de tourments, tous sont traités à égalité dans le malheur. Contrairement à Ozu, qui t'aurait filmé tout ça en non-dits et en caméra horizontale, lui multiplie les plongées et contre-plongées pour mieux faire peser le poids du destin sur ces frêles épaules. Les scènes dialoguées, la mizoguchi30_78plupart du temps captées en plan large, font preuve d'une belle maîtrise, grâce à l'inscription toute en finesse de courts gros plans qui mettent en valeur les regards, les pudeurs, les émotions. La caméra est finalement très mobile, jusqu'à un travelling assez vertigineux sur le père et sa fille mangeant dans un train alors que se noue juste à côté leur destin malheureux.

C'est pas grand-chose, bien sûr, et pour tout dire on se moque un peu de ce qui arrive à tous ces braves gens. Mais c'est très joli à regarder (malgré une copie qui a bien souffert) et juste à hauteur de sentiments. Des coquelicots fleurs bleues.

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