47050Solondz est définitivement un des derniers cinéastes ricains vraiment audacieux. Avec Palindromes, il frôle encore une fois la frontière de l'interdit et du tabou, avec un courage sidérant. Je ne sais pas comment ses compatriotes yankees considèrent ces films, ni même s'ils les voient réellement, mais en tout cas on peut dire qu'il les malmène à grands coups de tomahawk.

Le film commence un peu sur la mauvaise voie, et on tremble de tomber encore une fois sur un de ces films fashion et faussement audacieux (genre Gregg Araki quand il se prend pour Gregg Araki) : c'est l'esthétique habituelle des films sur le sexe, petite musique décalée, fillette mal fagottée, parents caricaturés, etc. C'est déjà assez drôle, notamment la première scène, un enterrement filmé avec insolence, mais c'est aussi assez attendu dans la construction : Ellen Barkin joue avec trop de distance un personnage très écrit de mère concernée, et quelques tics de scénario font craindre le pire (le découpage en petits chapitres, des dialogues qui se veulent trop grossiers, etc.).

47053Mais bien vite, on retrouve le sourire : Solondz est bien toujours le cinéaste radical et âpre qu'on espérait. Après les quelques séquences du début, il fait partir sa petite héroïne (jouée par plusieurs actrices au cours du film) sur les routes de l'Amérique profonde, où elle va croiser tout un tas de "freaks" tous plus effrayants les uns que les autres : cathos intégristes, garçons obèses et torves, pédophiles, dépressifs chroniques, etc. Palindromes frôle souvent le fantastique pur, la terreur, grâce à cette façon très froide de filmer l'ordinaire d'une société gangrénée jusqu'à la moelle mais dissimulée derrière des valeurs rose-bonbon. Les scènes centrales, où Aviva est recueillie par une famille catho, sont effrayantes et hilarantes en même temps. Solondz n'hésite pas à aborder frontalement les choses, en illustrant physiquement le cancer idéologique de ces "pro-life" terroristes : son groupe d'enfants est constitué d'éclopés divers, tous chargés d'une biographie terrifiante qui se répercute sur leurs corps. Aveugles, manchots, obèses, trisomiques, tous représentent une jeunesse américaine sclérosée et monstrueuse.

47046Dès lors, le scénario ne cesse de nous trimballer de surprise en surprise, de tabou en interdit, et laisse pantois. Jamais le film ne fait la moindre concession, si ce n'est celle de l'humour. Ca fait très mal, jusqu'au dernier plan, sidérant. Le choix des acteurs y est pour beaucoup : disgrâcieux, banals, maladroits, empêtrés dans leurs corps et dans leurs esprits tordus, ils sont toujours touchants en même temps qu'insupportables. Solondz prend le risque de la laideur, esquivant sans vergogne tous les canons de beauté cinématographiques : le film est hâché, opaque, elliptique, étrange. Les nombreuses allusions aux contes pour enfants (musique, motifs divers, forêt profonde, et juqu'à un ogre vivant au coeur de celle-ci) ne lissent absolument pas le scénario : c'est à une descente aux enfers qu'on assiste, à travers un discours sur la maternité et les rapports de génération qui va à l'encontre de tout ce qu'on attend. Palindromes, c'est le côté vert de l'éponge, une galerie de portraits horrible et ricanante. Un cinéma de la marge, qui doit faire chier les bien-pensants.