afterhours2Un film qui débute sur une rencontre amoureuse autour de Tropique du Cancer de Miller ne peut pas être tout à fait mauvais. C'était à vrai dire mon seul souvenir de ce film que je n'avais pas revu depuis sa sortie, et qui me laissait une impression mitigée. A la revoyure, After Hours a gagné en profondeur. C'est certes une comédie divertissante et enlevée, qui en surface ne joue que son rôle d'entertainment. Pourtant, on sent qu'il y a une foule de lectures possibles dans cet écheveau de situations absurdes.

D'abord parce que soafterhoursz28us ses aspects de grosse farce, After Hours est un film déprimé. Paul Hackett est un être solitaire et fade, emprisonné par ses heures de bureau idiotes ; le temps d'une nuit, il va vouloir expérimenter la réalisation de ses fantasmes sexuels, en la personne de la gironde et peu farouche Rosanna Arquette. Mais il va vite se rendre à l'évidence : malgré son admiration pour Miller, il n'est pas fait pour l'aventure. Il va croiser mille objets de fantasmes (du moins ceux de tous les bourgeois contemporains) : sexe libre, bas-fonds, expérimentations artistiques, soirées punk, drogue, etc... mais à chaque fois il se rend compte de son inadaptation vis-à-vis de ce flux de nouveautés. Si le personnage principal est clairement déprimé, les personnages qu'il croise le sont encore plus : suicidaires, nymphomanes, femmes afterhoursz211abandonnées, voleurs minables. After Hours finit par apparaître assez glauque et triste dans son fond. Comme dans Taxi Driver, Scorsese sillonne les rues de New-York et rend compte de sa pourriture, mais ici de faço beaucoup plus mélancolique : la ville n'est plus ce chaos vu par les yeux de Travis ; elle est le symbole d'une société placée sous le signe de la solitude et de la tristesse du quotidien. Hackett sera tranquillement ramené à la maison (son bureau d'informatique), après avoir touché de près la vie de bohème qui le fascinait ; manière de dire que la bourgeoisie restera la bourgeoisie, et que le dévergondage n'est pas accordé à tout le monde (même message que dans Eyes Wide Shut, tiens).

15 ans avant le 11 septembre, on assiste également ici à un bel exemple de la paranoia américaine, chacun traquant dans l'Autre l'ennemi potentiel. Les milices punitives qui poursuivent le pauvre Hackett, l'étrange afterhoursz212inquiétude qui sous-tend chacune de ses rencontres, la multiplication des objets de défense (de la tapette à souris à l'alarme), et jusqu'à une statue hurlante qui arrive brusquement dans cet univers, tout dessine un monde replié sur sa peur de l'Autre, où la folie habite tout le monde également. Il y a derrière chaque évènement un danger latent, que Scorsese rend merveilleusement palpable : le plus bel exemple est cette hantise du corps de Arquette, que le héros imagine couvert de cicatrices et de brûlures ; quand il déshabillera enfin ce corps (mort !), il découvrira une belle femme pure. La séquence est entre Lovecraft et Cronenberg, pas moins.

Arriver à réaliser une comédie bondissante au milieu de ce fond angoissant est une gageure, et Scorsese la réussit pleinement : montage rapide et intelligent, scénario au taquet, on se marre bien à voir ce pauvre couillon s'enfoncer de plus en plus dans les galères. Griffin Dunne est impeccable en mec dépassé qui essaye de garder son calme, et on jubile à chaque nouvelle rencontre en imaginant le pire. Belle réussite donc pour ce film, certes un peu mineur si on tient compte du reste de l'oeuvre de Martin, mais passionnant par l'auto-portrait en homme triste qu'on sent grimacer derrière le rire.