18857500_w434_h_q80Impressionnante, l'ambition de Coppola pour cette adaptation du livre de Stoker. Tout en restant très fidèle au roman, le film le dépasse par tous les bords, et livre une sorte de lecture-somme du mythe, à travers toutes ses possibilités, sémantiques et formelles. On dirait que Coppola condense en deux heures toutes les thèses écrites en un siècle sur Dracula ; le plus fort étant que Dracula réussit sur toutes les entrées, tout en demeurant un spectacle parfait.

Tous les thèmes y sont, effectivement : rapports étroits de la malédiction du vampire avec le sexe, le SIDA, la drogue, la fascination amoureuse, les progrès de la médecine, le romantisme gothique, la spiritualité, l'hypnose, etc. Très charnel, d'un érotisme troublant, le film aborde frontalement les motifs sexuels parallèles inhérents à cette histoire : c'est le pauvre Keanu Reeves aux prises avec des "vamps" (au sens strict) érotissimes, ce sont de bb63eon6nombreux plans de succion et de visages en plein orgasme, ce sont quelques allusions grivoises à la perte de la virginité, et aux troubles tentations charnelles. Le mythe est d'abord une variation sur les thèmes du sexe "sombre", et Coppola extrapole en multipliant les plans sur les maladies du sang (nombreuses images de microscope), comme Ferrara en son temps (The Addiction). Thème renforcé encore par des allusions à l'homosexualité (Tom Waits en victime consentante), à la sexualité de groupe, et à la drogue (l'emprise de Dracula passe par une dégénérescence physique et morale).

CoppolaDraculaTout en restant profondément romantique (musique ample, héroïne craquante, nombreuses séquences amoureuses, des larmes qui se transforment en diamants, des costumes hyper-marqués), Dracula taquine à merveille cette veine glauque de la mutation du sang et du corps, en n'évitant pas les récurrences vomi-crachat-sang-mouches-gobées, et en rendant dérangeants les corps de femmes. Gros risque de la part de Coppola, qui plonge son film dans les méandres du cinéma-bis, celui qui gêne aux entournures. Pourtant, tout se regarde bouche bée, les effets spéciaux restant toujours "beaux", justement parce qu'ils sont faits à l'ancienne, sans grosses machines numériques. C'est la grâce du montage (au-delà du génie), le choix d'effets démodés (le théâtre d'ombres, les à-plats des cyclos, les maquillages old fashion) qui font que le film reste à la limite de l'artisanat. Pourtant, l'écran est très chargé, peu de scènes sont filmées simplement : mais l'attention constante aux prodigieux décors, aux couleurs, aux lumières, crée une ambiance gothique magnifique, qui rattache le film au roman avec une grande intelligence.

dracula_coppola_insideEt surtout, autre grande idée de Dracula, toute l'histoire du cinéma d'épouvante est convoquée : la trame du film épouse celle de l'évolution des techniques cinématographiques et celle des lectures du mythe au cinéma. Depuis les versions muettes (Murnau), évoquées dans cette sublime séquence de fascination de Dracula devant des écrans de kinescope, et dans les jeux d'ombres taquins, juqu'aux visions modernes du mythe (The Exorcist notamment, et Herzog), en passant par Tod Browning ou la grande période des films Hammer, Coppola rend hommage à ceux qui ont construit "visuellement" l'histoire de Nosferatu, osant tous les "décrochages" de style : son film ressemble parfois à un montage de courts-métrages très marqués stylistiquement, différents du précédent, et qui chaque fois replongent dans une strate du cinéma d'épouvante. C'est assez génial.

mimi_draculaJuste pour émettre une réserve : trop intelligent, le film oublie parfois d'émouvoir, et c'est vrai que mon petit coeur est resté un peu de marbre devant les malheurs de nos héros. Mais c'est tellement brillant à tous les niveaux que cette réserve est bien vite effacée. Une fois encore, Coppola met sa folie des grandeurs au service d'un chef-d'oeuvre maîtrisé comme c'est pas permis.