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Werner Herzog signe un film sur les vampires qui laisse exsangue. On retrouve de multiples thèmes de son oeuvre tout en rendant un bel homme à l'expressionnisme allemand. Il y a ce voyage dans de lointaines contrées avec ces montagnes qui paraissent infranchissables et ces torrents prêts à tout emporter sur leur passage (Aguirre avant Fitzcarraldo), la musique frissonnante de Popol Vuh déjà écoutée dans La grande extase du sculpteur sur bois Steiner ou Coeur de Verre, cette douce atmosphère de folie étrange (tout Herzog... ou presque), ces espaces qui grouillent du rats qui rappellent le radeau d'Aguirre grouillant de singes, cette place principale de la ville touchée par la peste sur laquelle errent des moutons et des cochons abandonnés à leur sort (des images qui font penser à celles, documentaires, de La Soufrière) et puis pour leur seconde collaboration l'immense Kinski qui hante de son crâne poudré et de ses longues mains anguleuses ce récit glaçant.

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Roland Topor, véritable hobbit/rat de bibliothèque, envoie le bon Bruno Ganz sur les terres du comte Dracula. Sa femme diaphane (Isabelle Adjani maquillée en fan de The Cure et qui passe le film à faire de grands yeux NosferatuMejlet à garder la bouche bée - peu convaincante, ma foi) a beau le mettre en garde, le Bruno est aussi confiant que Raymond Domenech avant l'Euro et le match contre la Roumanie - on a vu ce que cela donnera... Arrivée à quelques lieues du château du comte, une bande de Romanichels tente de dissuader le Ganz, il n'en fait qu'à sa tête et part à pied, tranquille comme Baptiste. Il sort la nuit d'une cave illuminée dans le fond par une lumière d'un autre monde et un carrosse de surgir pour l'emmener vers son destin terrible - à croire qu'il n'a jamais lu Bram Stoker, même ado. La première apparition de Kinski est somptueuse : une démarche mouvante, un regard plus inquiétant que Sarkozy ivre, un jeu avec ses mains aux ongles de 20 centimètres éblouissant (l'ami Gols regarde toujours les mains des acteurs, là, il serait servi). Il faudrait avoir bu des lires de tswika pour être assez inconscient et pénétrer à la suite de Kinski. Notre Bruno n'est pas à une bavure près vu qu'il trouvera ensuite le moyen de se couper le pouce en mangeant - s'il y avait bien un truc auquel j'aurais fait gaffe, moi, c'est ça... Ne pas tenter le diable, répétait ma grand-mère. Pendant ce temps Adjani souffre le martyr, il y a une chauve-souris, sortie d'un sketch de Bigard, qui grimpe à ses rideaux, elle erre somnambule le long des canaux dans lesquels de fines gouttelettes tombent - poétique, l'instant, franchement -, bref le malheur est en route.

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Après les couloirs glaçants de la demeure de Drac, Herzog réussit parfaitement à transcrire l'aspect saisissant de l'oeuvre de Stoker, en empilant ces multiples cercueils sur la charrette ou encore lors de la traversée de ce bateau fantôme où un Jacques Dufilho sous acide s'attache, seul maître à bord, au gouvernail. La figure découpée aux ciseaux de Kinski se détache dans cette nuit bleutée, et c'est là que j'ai dû lâcher mon pot de Nutella sur le sofa, pour mémoire. Ses deux petites canines qui feraient la joie de tout bon dentiste sont aussi inquiétantes que les doigts fourchus de Freddy. Dans cette ville bourgeoise, les victimes ne se comptent pas, les rats l'ont définitivement. Heureusement Adjani, qui a lu à peine un livre dans sa vie, est tombée sur le bon passage : seule une femme au coeur pur peut faire perdre la raison au monstre, elle s'y appliquera une nuit après avoir ajouté une autre couche de fond de teint.

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Herzog signe un film d'une belle lenteur laissant son monstre s'immiscer hardiment dans cette petite ville qu'il va vampiriser à lui tout seul. Quelques jolis effets d'ombre (dans la ville mais surtout lors de la véritable "apparition" de Kinski dans la chambre d'Adjani), des morsures dans le cou aussi douces qu'une mort sous anesthésie, des défilés de cercueil en ville filmés en plongée comme des fourmis guerrières qui prendraient possession de la bourgade, il y a formellement de bien belles choses dans cette oeuvre d'Herzog. Fi des effets spéciaux et des couleurs chatoyantes (il faut attendre l'ultime séquence avec les lumières du jour, ce subtil éclairage orange, qui met la bête à mort et ce sang écarlate qui traîne sur le pieu), on est encore dans le film de genre qui soigne plus ses atmosphères et son casting de gueules cassées en seconds rôles que les effets chocs. L'une des clés de voûte dans la filmographie d'Herzog.

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