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C'est définitivement quand Bergman ferme un peu son clapet qu'il est le plus immense. Autant ses films dialoguisants me gavent très vite, autant ses tentatives de pure mise en scène me bluffent totalement. Comme Le Silence, justement, Persona est totalement énorme par la force visuelle qu'il dégage. On est ici dans le cinéma le plus conceptuel et cérébral qui soit, mais pour cette fois, Ingmar trouve pour chaque concept un équivalent visuel ébouriffant d'audace, et c'est plus que génial.

personaL'histoire est assez tarabiscotée. Pour faire vite : une actrice devient soudainement muette. Elle est prise en charge par une infirmière qui va devenir sa meilleure amie, celle-ci lui confiant tous ses petits secrets. Petit à petit les deux personnalités vont se confondre et fusionner, dans un délire étrange, jusqu'à la guérison de l'une et de l'autre. On imagine les centaines de pages de dialogues que le bon Ingmar aurait pu nous servir. Ici, il choisit la frontalité de la forme, et en dit plus long en 1h18 que tous ses autres films de 3h56. Dans un noir et blanc splendide, il organise un ballet de visages sur fond d'île déserte : profils, faces, traits qui se mélangent, contacts physiques, tout est dit en quelques gestes, en quelques poses. La mise en scène est incroyable, ménageant des mises en abîme à l'intérieur des mises en abîmes, s'accélérant parfois jusqu'à l'hystérie pour enchaîner avec un plan d'une grande quiétude sur le soleil ou la nature. Chaque séquence semble calculée avec un esprit mathématique radical, et pourtant l'émo15_persona02tion jaillit sans arrêt de ce procédé a priori très froid. Jamais Bergman n'avait si bien utilisé la potentialité des visages de ses comédiennes. Elles sont toutes les deux au-delà du génie, non seulement parce qu'elles jouent avec une intelligence et une profondeur prodigieuses, mais parce que Bergman vole littéralement leur âme par sa façon de les disposer dans l'écran, de les scruter dans leur intimité la plus enfouie. Liv Ullmann, muette, exprime tout par son immobilité, juste démentie par quelques regards, quelques sourires qui dévoilent des trésors de sensibilité ; Bibi Andersson, son contraire et son identique, est bouleversante, surtout dans ses scènes de pleurs ou de violence : il faut la voir asséner de sonores baffes à la Ullmann, la machoire serrée, terrorisée par ce qu'elle est en train de faire. Si le "cinéma psychologique" peut donner de telles choses à voir, je vais réviser mon jugement sur lui.

Certes, le film est assepersona_2z cérémonieux, très formel et sérieux, et on pourrait facilement lui reprocher une certaine emphase. Mais quand on réussit aisnsi à passer une barre si haut placée, on ne peut que saluer. Car Bergman tente tout, et réussit tout : le film est par endroits strié par des "accidents" de pellicule, brûlures, rayures, inscriptions d'images subliminales qui viennent heurter la trame; le réalisateur lui-même fait son apparition dans un plan, en train de filmer la scène. C'est bien dans le cinéma de laboratoire que s'inscrit Persona, genre qui paraît assez éloigné de l'auteur de A travers le Miroir ou d'Une Leçon d'Amour. Mais avec cette incursion dans le genre, il renvoie à leurs études les étudiants branchouilles de l'époque : l'expérimentation ici n'est jamais gratuite; elle sert l'esthétique du film aussi bien que sa trame. Ces brusques décrochages conceptuels rendent Persona persona3presque effrayant, à deux doigts du fantastique, soulignant encore plus la folie latente des deux personnages. Mélange de mysticisme et de sexualité, ces images sont tout aussi primordiales pour comprendre le scénario que les scènes plus classiques. La musique stridente, la puissance des travellings, la splendeur des gros plans et les quelques cadres hyper-explicites semés ça et là (les deux visages qui se confondent, énorme) forment un tout cohérent qui vous happe comme c'est pas permis. Je dis parfois du mal de Bergman : pour ces 78 minutes-là, je retire tout ce que j'ai dit.

l'odyssée bergmaneuse est là