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Unique film de l'écrivain, dans lequel il faut reconnaître un goût certain pour la stylisation : représenté sur une scène du théâtre Nô, en noir et blanc, muet, avec pour seul accompagnement la sublime musique de Tristan und Isolde de Wagner, Yûkoku est à déconseiller aux âmes sensibles malgré l'extrême sérénité qui se dégage de ces quelques 30 minutes somptueuses. Mishima, en quelques rouleaux, décrit le contexte : après un coup d'Etat manqué, un lieutenant décide de se donner la mort aux côtés de sa femme. Découpé en quatre parties, le film présente successivement les pensées de la femme, restée seule, qui imagine les caresses de son mari, puis au retour de celui-ci, a lieu une ultime scène d'amour avant que, tour à tour, le mari, puis la femme se fassent harakiri. C'est sobre et sec comme un bol de riz pour le fil narratif, raide et efficace comme un bol de sake bu cul-sec dans sa réalisation. Les caresses de l'homme sur le visage ou sur le corps agenouillé de la femme sont filmées en surimpression avant que cette dernière ne s'empare de minuscules figurines aussi fragiles que la vie. On apprend que les deux sont résolus à mourir et la scène d'amour qui s'en suit fait la place belle aux gros plans sur les regards complices ou sur une partie des corps des amants, une main, un torse, des cheveux - on pense presque au Godard d'Une Femme mariée à la même époque. La peau neigeuse de la femme contraste avec le corps brunâtre de l'homme, et, sans forcément que cela soit particulièrment sensuel, la séquence est d'une telle précision qu'on sent l'interaction entre chaque millimètre de peau des amants. L'éclairage est magnifique, Wagner fait péter les violons, les deux amants prennent la pose sous une calligraphie évoquant une "entière sincérité".

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Pis on annonce le harakiri, on en frémit d'avance... On a raison... Après avoir posé en slip kangourou, debout avec son sabre, notre gars se rhabille, ouvre sa veste et plante sa lame dans son poitrail... Le réalisme est suffocant, les gros glouglous de sang qui bouillonne frôlent le gore et le sang qui se répand sur le sol ou qui mouchette sur le kimono de la femme donnerait presque l'impression que l'encre de la calligraphie vient éclabousser nos deux nippons. L'agonie prend fin avec un joli coup de poignard au travers de la gorge, notre homme a son compte. La femme ne se démonte point, part dans une pièce attenante pour se repomponner -mourir d'accord mais restons concentrés- avant d'aller s'effondrer tendrement morte sur le corps de son compagnon. On pourrait avoir le sentiment de s'être pris tous les coups d'archets de la tronche, mais finalement non, l'ultime plan respire la sérénité et la tranquillité une fois la tache achevée. Nos amants sont "proprement" étendus dans leur amour passionnel.

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Un peu trop affecté, certes, ou limite gore, il n'empêche que les trente minutes font leur effet et qu'il serait dommage de passer à côté de cette pièce de musée qu'on a pensé définitivement perdue pendant 35 ans. Froid comme la nuit enneigée, tendre comme une mort partagée, Mishima livre un morceau de pellicule parfaitement ciselé. On a en plus la satisfaction d'avoir vu du même coup toute son oeuvre cinématographique.