18737114C'est un peu inquiétant, mais le fait est que les deux films français récents les plus lumineux et les plus jeunes sont signés par deux vieux de la vieille : Resnais l'an passé, Téchiné cette année. Les Témoins est une pure merveille, le plus beau film de son auteur depuis Ma Saison préférée. C'est d'une subtilité dans la palette des sentiments, d'une beauté formelle, et d'une intelligence réjouissantes, sans jamais tomber dans les pièges du "grand cinéma français", grâce à sa fougue et à sa jeunesse.

D'entrée, on est bluffé par le rythme extraordinairement tonique de l'ensemble : du premier plan (Béart qui tape fébrilement à la machine) jusqu'au dernier (un groupe d'amis reconstitué), Téchiné nous entraîne dans une fureur, une urgence de filmer, qui étonne et sonne très juste. Il arrive à reconstituer quelque chose des années 80 (sujet du film) par ce rythme d'ensemble plein d'énergie. Pendant une bonne heure, les scènes durent quelques secondes : clac clac, il enchaîne tel un photographe,18737118 dessine son histoire avec une rapidité très tenue, et utilise des ellipses presque à chaque coupe. A la manière d'un Huston, il ne prend que quelques secondes pour faire entrer le spectateur dans son scénario. A la manière d'un peintre, il brosse d'abord à gros traits les personnages, pour les épaissir, les colorer au fur et à mesure du film. C'est magistral, cette épilepsie toujours contenue, et ça sert magnifiquement son sujet.

Téchiné, dans Les Témoins, aime les ombres et les lumières. On trouve plein de plans de passages sous des ponts, où les visages des acteurs passent subitement de l'obscurité à la pleine lumière solaire. Il y a aussi cette scène sublime à l'opéra où Julie Depardieu est brusquement plongée dans une obscurité presque totale sur un air de Mozart. Il y a surtout (c'est la spécialité du gars) le changement de saison (le film se déroule sur un an), où Téchiné peut 18737117montrer tout son talent quand il s'agit de faire virer une ambiance. Les premières images, au bord de la mer, sont solaires, surexposées, pleines de vie ; les scènes hivernales (surtout les quelques plans en Isère) sont magnifiques de tristesse, de mélancolie contenue. On dirait que les remous intérieurs de Michel Blanc se projettent sur le ciel, sur la nature.

On pourrait citer des tas de scènes sublimes dans Les Témoins, des plans bouleversants en même temps que d'une grande intelligence formelle : Blanc qui maquille son amant atteint du SIDA, un petit groupe d'amis insouciants qui danse sur une terrasse ensoleillée, le sourire de Depardieu (fille) au détour d'un dialogue, la détresse de Michel Blanc dans un parc de rencontres homo, sa douleur amoureuse dans un camping bourgeois qui l'exclut de la vie, Bouajila en flic homo et père de famille (il fallait oser), une mère qui vient de perdre son fils et qui encaisse, une pute qui danse sur Rita Mitsouko dans un temps18737116 suspendu, une ballade en bateau où les personnages, isolés, s'impriment sur le bleu de la mer... Tout est beau là-dedans, des acteurs, tous parfaits (un peu de mal pourtant avec Emmanuelle Béart, qui a parfois de la difficulté à différencier le cinéma d'un plateau de mode, qui prend des mines agaçantes) à la musique de Philippe Sarde, très hermannienne, du scénario habile qui arrive à parler de la mort en restant tourné vers la vie aux seconds rôles parfaits (Nolot en tenancier verreux, et cet Américain insouciant qui apparaît à la fin du film). On ressort de ce truc les larmes aux yeux, plein de jeunesse et d'amour de la vie, et touché au plus profond. Pour finir, je salue servilement Julie Depardieu, touchante, géniale, fascinante, belle et austère en même temps, qui irradie tout simplement ce film déjà lumineux.  (Gols 18/03/07)


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Certains films français mettent décidément plus de temps que d'autres pour me parvenir en terre chinoise... C'est pas grave, cela me permet de reparler de cette oeuvre du grand Téchiné, qui tout en revenant sur une époque - 20 ans en arrière tout de même - signe une oeuvre d'une extraordinaire fraîcheur. Me voilà certes un peu à court de mot après le billet de mon camarade qui revient parfaitement sur le rythme de l'ensemble, la musique d'un Sarde en grande forme, la luminosité (les scènes d'été m'ont fait immédiatement penser à celle des Innocents qu'il me tarde de revoir un jour) et l'aspect cyclique (même s'il reprend dans ses grandes lignes l'idée de Ma Saison préférée, Téchiné insuffle ici une dimension nouvelle qui colle à l'évolution de chaque personnage), la direction d'acteur au taquet (difficile de prendre le Dédé en défaut dans ce domaine quelque soit le film : Bouajila est comme un poisson dans l'eau, Michel Blanc mérite son 34ème prix d'interprétation à Cannes, Johan Libéreau apporte sa candeur et sa cyclothimie bouillonnante -de la rage de vivre à ses colères, une fois touché par la maladie-, Julie Depardieu ses fêlures...). Les légers cut renvoient Godard à ses études et Téchiné reste définitivement une clé de voûte du cinéma français. Ce qui surprend le plus, c'est qu'en revenant sur le début des années SIDA, on a presque l'impression d'avoir fini  (honteusement) par gommer cette époque de nos mémoires; Téchiné, loin de ces films surfant sur des "sujets à la mode" (même si le mot dénote), signe un film d'une pudeur immense, comme s'il lui avait fallu toutes ce temps pour vraiment digérer émotionnellement ces années dramatiques (d'autant que le combat est loin d'être terminé, et la Chine en particulier se devrait d'être un peu plus présente dans le combat - malheureusement je ne pourrais projeter le film, deux hommes s'embrassent, c'est mal... passons, sinon je vais m'emballer comme la pluie qui va finir par tous nous noyer ici-bas...). Téchiné ne force jamais le trait pour donner le ton de l'époque -une ou deux chansons, un élément dans le costume... cela suffit amplement- et nous conte magnifiquement ces tranches de vie marquées par l'euphorie -les histoires d'amour- et la tragédie -la maladie, mais aussi la souffrance du personnage de Béart assailli par le doute. Loin du "film à thème", il livre un film à "t'aime" qu'il décline sur tous les modes (le personnage de Blanc est ainsi remarquable, de l'emballement initial à la détresse, de l'entraide amoureuse à l'emballement final). On attend avec impatience le prochain opus pour 2009 (La fille du RER) avec la même voracité, sachant que Téchiné ne déçoit finalement jamais... Tu sais, Alphonse, les films sont comme des trains...  (Shang 27/06/08)

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