1lSous le titre tapage-sur-les-cuisses du titre français se cache une merveille de comédie subtile et raffinée, qui arrive à dire deux ou trois choses capitales tout en respectant un sens du timing sans faille. C'est Cukor, qu'est-ce que vous voulez, c'est donc inégalable. On n'est pas ici dans le gag à outrance, ça ne court jamais dans tous les sens, il y a relativement peu de grimaces de la part des acteurs ; c'est un comique verbal, un comique de situation aussi, mais si bien écrit que ça compense largement les délires d'un Capra par exemple.

L'histoire est celle d'une poupée maquée à un escroc de la métallurgie ; comme elle est très idiote et ne sait pas se tenir en société, le maffieux lui paye des cours d'instruction ; mais son nouveau savoir va lui faire prendre conscience des malversations de son mec, en même temps que de l'importance de la démocratie et de l'émancipation féminine. Rien de moins. Ca pourrait être un drame chez Bergman : c'est une bulle de légèreté chez Cukor. D'abord parce que la direction d'acteurs est d'une finesse incroyable : Judy Holliday, affiche_Et_la_vie_continue_1991_1dans le rôle de la blonde écervelée, est proprement hilarante, jouant avec son image de bécasse gentille avec une intelligence inversement proportionnelle ; elle fait un travail sur sa voix, sur ses postures, qui fait bondir de joie, et son personnage assez caricatural devient d'une troublante crédibilité. On croit à sa métamorphose, d'autant que Cukor sait ne pas trop charger celle-ci, la rendre vraie. William Holden (en contre-emploi d'intello au grand coeur) et Broderick Crawford l'accompagnent avec une admiration évidente, et c'est très beau de voir comme ils savent s'effacer à chaque coup de génie de l'actrice ; ils sont très présents, drôles à souhait, mais ils ont compris où se situe l'enjeu du film, dans cette petite poulette irrésistible, et ils lui laissent la place avec une modestie touchante.

Cukor leur écrit un dialogue au petit poil, je vous interdis de voir ce film autrement qu'en anglais, c'est une merveille d'écriture. La limite du film est peut-être justement d'être seulement un film de dialogues et de Sans_titrepersonnages, de frôler parfois le théâtre filmé, d'oublier un peu la mise en scène ; mais quand il s'agit d'un texte aussi précis, pourquoi le filmer autrement que frontalement ? Discrètement, le cinéaste insuffle quelques idées formelles simples mais efficaces, des conversations à travers les portes, une bonne gestion du hors-champ, mais c'est avant tout vers son actrice que va toute son attention. Il a bien raison. Tranquillement, Born Yesterday amène un discours politique bienvenu. L'apprentissage de la démocratie par cette Américaine inculte pur jus est une libération, et on enregistre le message : l'âme de l'Amérique, sa vraie grandeur, passe par l'éducation, et pas par le fric. C'est utopique, mais il fallait le dire.