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En 1994, Chabrol reprend un scénario original d’Henri-Georges Clouzot. Ce dernier n’a pu achever 30 ans auparavant le tournage de ce film, avec Romy Schneider et Serge Reggiani, étant victime d’une crise cardiaque. L’enfer du titre c’est tout à la fois le cercle vicieux de la jalousie dans lequel s’enferme Paul Prieur (François Cluzet) mais aussi la vie tumultueuse qu’il finit par faire mener à sa compagne, Nelly (Emmanuelle Béart). Chabrol construit son intrigue avec la mécanique d’un film policier et l’on ressent constamment l’influence de l’univers de Clouzot dans cette histoire de folie douce, teintée d’un sentiment de conspiration qui frôle la paranoïa. Victime de ses propres démons, Paul descend progressivement dans l’enfer du doute, s’enfermant peu à peu dans un monde où il se laisse bercer par des représentations trompeuses.
                                                                                                

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Chabrol fait preuve d’un grand sens du rythme dans le premier quart d’heure du film : en quelques séquences, il parvient à nous montrer la rencontre entre Paul et Nelly, leur mariage et les premiers pas de leur enfant. En quelques vignettes, il brosse le portrait très classique d’un jeune couple qui ne devrait pas tarder à s’installer rapidement dans un gentil petit confort bourgeois. Seulement sur ce petit coin de paradis qui semble retiré du monde, une ombre ne tarde point à planer : dès lors où Paul se met à ne plus faire confiance à sa femme, il va s’enfoncer dans le pire des cauchemars, celui de la jalousie. On évoquait en introduction l’univers des films policiers et l’on retrouve ici la plupart de ces éléments : filatures – Paul prend une sorte de malin plaisir à suivre Nelly comme s’il espérait la prendre en flagrant délit -, rassemblement de preuves – Paul vérifie constamment les dires de Nelly et accumule les petits mensonges qu’il met sur le compte de sa trahison -, déduction « logique » - Paul ne tarde pas à échafauder toute une théorie délirante dès lors que sa femme disparaît de sa vue…

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Aux rayons de soleil du début du film qui venait souligner ce petit bonheur radieux succèdent rapidement les séquences tournées de nuit qui font écho au caractère ombrageux de Paul. Tout comme ce pédalo pris par Paul et Nelly le jour de leur mariage qui partait à l’envers au début du film, Paul ne va pas tarder à régresser mentalement : après avoir simplement accusé sa femme de flirter avec le garagiste du coin, la folie de la jalousie va se faire de plus en plus dévastatrice, destructrice, envahissant le moindre recoin de son cerveau ; chaque petite suspicion devient un drame en soi, Paul se met à se parler à lui-même à haute voix (alors même qu’une petite voix intérieure diabolique échauffe ses tourments), comme un enfant qui tenterait de se rassurer dans le noir : mais plutôt que de traduire des éclairs de lucidité, cela symbolise au grand jour l’évolution de cette maladie mentale qui le ronge peu à peu.

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Chabrol approche de plus en plus sa caméra du visage de Paul qui s’enferme dans le labyrinthe dérangé de son espace mental, tout en filmant en parallèle des espaces de plus en plus immenses (le lac sur lequel Nelly fait du ski nautique, les longs couloirs vides de l’hôtel…) qui sont autant d’endroits cauchemardesques pour Paul : il peuple ses lieux de ses propres démons, imaginant que sur l’île ou derrière chaque porte d’hôtel, Nelly se complaît à le tromper. Sa volonté à prouver coûte que coûte que Nelly lui ment, plutôt que de chercher à se rassurer par les preuves d’amour de Nelly, traduit le plaisir sadomasochiste (il attache même Nelly sur son lit…) de cette quête absurde… Les accès de violence et les hallucinations deviennent si forts, qu’ils finissent par surprendre Paul lui-même, incapable de se souvenir de ses propres actes : Chabrol filme un être complètement fragmenté, schizophrénique (plus il aime sa femme, plus il cherche à se prouver qu’il a tort – un dangereux tiraillement) dans les multiples miroirs et vitres de l’hôtel. Dans une interview à propos du film, Emmanuelle Béart faisait le commentaire suivant : « Chabrol m’a mise dans une situation telle que je n’ai jamais vraiment su si je jouais une prostituée ou une vierge. (…) Tout ce qui séduit Paul chez cette femme — son côté faible, léger, sensuel, désirable, exhibitionniste, passionné — c’est justement ce qui va le rendre fou. «Il a pris un hôtel trop grand pour lui, une fille trop jolie pour lui», me disait Chabrol.». La jalousie, véritable folie humaine « grandeur nature » entraîne Paul dans une chute infernale sans fond, sans fin… Une bonne cuvée chabrolienne.